L'oiseau d'argile

Film bengladais de Tareque Masud

Avec Nurul Islam Bablu, Russell Farazi


Présenté au Festival de Cannes 2002 Quinzaine des réalisateurs - le 16 mai


Par Laurence Bonnecarrère
 

Durée: 1h34

 

Poésie et insoumission au Bengladesh

Années 1960 : le Bengladesh n’est alors qu’une province du Pakistan. Trois millions de morts et quelques années plus tard (1971), le Bengladesh proclame son indépendance. Le réalisateur qui vivait à cette époque dans un village reculé de cette province évoque ici certains des événements douloureux qui ont marqué son enfance.

De la guerre civile, toile de fond du récit, on ne perçoit que certains échos, indirects ou étouffés. Le récit se concentre sur le jeune Anu : ce sont ses souffrances, sa sensibilité mais aussi sa capacité de résistance à l’endoctrinement et au désespoir qui constituent le véritable sujet du film.

L’histoire débute lorsque Anu quitte le monde protégé de l’enfance au sein d’un village marqué par la douceur relative des traditions hindouistes. Il doit intégrer une " madrasa " (école coranique) et s’initier aux rigueurs des mœurs islamiques. L’Islam : c’est la religion que son père a épousé et à laquelle il se voue avec une ferveur irréprochable. "Allah est grand. Tous nos malheurs sont mérités" : tel sera son seul commentaire face au déluge de malheurs qui vont s’abattre sur sa famille, son village et enfin son pays.

Tareque Masud évoque dans un premier tiers du film l’existence d’une famille pauvre qui coule des jours encore tranquilles dans un cadre enchanteur (le réalisateur est un coloriste délicat et certains plans font songer aux harmoniques d’un Vermeer). Il excelle dans l’art d’évoquer la spontanéité d’un geste tendre, la douceur d’un plaisir dérobé, le frêle bonheur de l’insouciance. Toutefois le caractère démonstratif du réquisitoire qui suit donne une autre orientation au film (message ?). Les ravages suscités par la foi aveugle sont pourtant dénoncés à bon escient, nous semble-t-il. Le père — fanatique imbécile et masochiste — est le principal accusé. Pas le seul non plus : une scène dans laquelle un jeune écolier malade est pratiquement noyé par ses maîtres religieux — sous couvert d’exorcisme — est assez probante, au même titre que tous les fragments de textes sacrés dont on abreuve les enfants. Mais ce n’est pas l’Islam qui est en cause en tant que tel, mais son exploitation politique, obscurantiste et superstitieuse. (Spinoza, Tareque Masud : même combat !). L’épouse douce et soumise qui finit par dire ses quatre vérités à son bourreau domestique incarne, une fois encore, l’espérance.

Lorsque s’achève le film, Anu a tout perdu — ou presque. Mais il a acquis la force d’âme qui lui permettra de témoigner, et de devenir l’artiste que nous saluons ici.