Aviator
The Aviator

Film américain de Martin Scorsese

Avec Leonardo DiCaprio, Cate Blanchett, Kate Beckinsale, John C. Reilly, Alan Alda, Alec Baldwin...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 26-01-2005

Durée: 2h45

 

La nouvelle tentation de Scorsese

Gangs of New York se posait clairement en carrefour décisif dans la filmographie de Scorsese. A l’issue de cette fresque épique, où cohabitaient avec chahut sa nature torturée et sa passion pour le classicisme hollywoodien, deux voies s’offraient au cinéaste : renouer avec la veine indépendante et névrotique de son cinéma, ou aller jusqu’au bout de la logique induite par Le Temps de l’innocence ou Kundun et oeuvrer de plain-pied dans l’esthétique de studio. Embourgeoisement du vieillissement, raccordement à une nature profonde insoupçonnée, besoin d’argent ? On ne saurait dire. Toujours est-il que pour cette évocation de la vie mouvementée du fameux milliardaire Howard Hughes, il a privilégié la seconde voie.

Biopic soigné, fluide, tantôt efficacement rythmé tantôt méditatif (Hughes enfermé dans sa salle de projection, se transformant en loque barbue aliénée), le film pose – plutôt malgré lui – le problème de la personnification des figures célèbres. Comment faire jouer des personnages ayant existé dans un passé relativement proche et dont on a une très forte image, tels que les stars de cinéma ? Chercher la ressemblance ou ne pas s’en soucier ? Mi-figue, mi-raisin, Aviator échoue à trouver une réponse satisfaisante. Pas vraiment ressemblants, mais maquillés et coiffés pour s’approcher le plus possible de leurs modèles, Cate Blanchett (qui cabotine en Katharine Hepburn), Kate Beckinsale (qui se fourvoie en Ava Gardner) et Jude Law (qui fait une furtive et bondissante apparition en Errol Flynn) ne parviennent ni à restituer l’aura des stars qu’ils campent, ni à en proposer une démystification digne d'intérêt.

C’est un peu différent en ce qui concerne DiCaprio, qui ne ressemble pas du tout à Hughes mais qui, détenant une part dans l’origine du projet, indique clairement avec ce film qu’il aimerait une bonne fois pour toutes qu’on le prenne au sérieux. Rien à faire en ce qui me concerne, son minois juvénile ne me revient pas. A défaut d’avoir une gueule, il pourrait bluffer par sa performance. Mais même s’il fait preuve de beaucoup d’énergie et surprend de temps à autres par sa boulimie de frénésie, il reste désespérément appliqué jusque dans l’expression de la folie. C’est peu de dire qu’il n’est pas de la même trempe que De Niro, dont il paraît être le successeur consacré au sein du cinéma de Scorsese. Jamais la fièvre de son personnage n’accroche la pellicule. Il faut dire qu’au visage lisse de l’acteur répond une facture désespérément lisse. Aviator fait preuve d’une folie des grandeurs singulièrement timorée.

On retrouve bien dans le Howard Hughes tel que présenté dans le film les signes du «personnage scorsesien» (maladif, autodestructeur, rêvant de puissance…), mais ce terme devenu suspect ne désigne plus désormais qu’une franchise, réduite ici à l’état de caricature. Comme si certains motifs suffisaient à attester que le film est bien de lui, Scorsese ne se donne même pas la peine de le rendre personnel. On ne sent plus l’artiste qui s’approprie ce qu’il filme. Ainsi devra-t-on se contenter, pour pénétrer dans l’esprit tortueux de Hughes, d’un fil rouge psychologique cache-misère : sa monomanie bactériophobe (annoncée par un prologue faisant du film une sorte de Citizen Hughes, où «Rosebud» est remplacé par «Quarantaine»…). A part ça, on apprendra qu’il était passionné par l’aviation et fasciné par Hollywood. Merci pour le scoop.

Scorsese n’a rien perdu de sa maîtrise visuelle, mais elle tourne ici à vide. La reconstitution minutieuse, bien trop sage, n’arrive pas au quart de la cheville du fastueux Temps de l’innocence ou de Gangs of New York, autrement plus audacieux. Quelques moments, parmi lesquels les essais aéronautiques, procurent un certain plaisir, mais rien ne saisit jamais. Le recours – paraît-il décisif – au numérique est très discret, presque invisible et pourtant sensible à travers cette platitude même (à la différence, par exemple, d’Alexandre d’Oliver Stone, qui développait une matière visuelle consistante). Ce n’est pas complètement désagréable, ça se laisse regarder. Mais un film de Scorsese qui se laisse regarder, vous vous rendez compte ? Peut-on se satisfaire, de sa part, d’un honorable film de studio ?

Pour ne rien arranger, le film dégage parfois un fâcheux côté Pearl Harbor. Evidemment, un mauvais Scorsese vaut toujours mieux qu’un (hypothétique) bon Michael Bay. Auteur inégal contre tâcheron intégral, il n’y a pas photo. En l’occurrence, Scorsese respecte son spectateur, ignore l’emphase idéologique débile, soigne ses plans et ne compte pas sur des mouvements de caméra aberrants ou un montage épileptique pour pallier l’absence de mise en scène. N’empêche qu’on pense à Pearl Harbor… L'époque historique et la présence de Kate Beckinsale et d’Alec Baldwin n’y sont probablement pas pour rien, mais l’aspect léché de l’image, le manque d’aspérités et la faiblesse d’incarnation en sont, sans aucun doute, les causes principales. Scorsese a peut-être délibérément choisi ce virage vers l’apaisement formel ; on est en droit de le regretter.