Closer (Entre adultes consentants)
Closer

Film américain de Mike Nichols
Adaptation de la pièce de Patrick Marber.

Avec Jude Law, Julia Roberts, Natalie Portman, Clive Owen





Par Christophe Litwin
 
Sortie le 19-01-2005

Durée: 1h44

 

Si proche, si loin.

Adaptation d’une pièce de Patrick Marber, Closer est la dissection sans pitié du devenir de deux couples. Effraction dans leur intimité, dans l’instabilité, la fragilité de leurs désirs, mais surtout apprentissage troublant par les personnages de la manière dont, insensiblement, à mesure que cette intimité semble les rapprocher, la distance de l’autre n’a pas changé. Le film aborde ce dilemme du désir entre la difficulté d’aimer l'être qui nous demeure étranger, et l’impossibilité de se satisfaire de ce qu’on croit posséder.

On suit donc deux couples, qui se forment, se déforment, se croisent, se trompent, se manipulent, à travers la rivalité affichée de deux hommes – ou plutôt de deux portraits opposés de l’homme : la virilité à la fois violente et élégante, raffinée et libidineuse, d’un dermatologue (Clive Owen, remarquable) et la séduction cérébrale de Dan (Jude Law, très convaincant), un manieur de mots, chroniqueur mortuaire de jour, romancier de nuit.
L’un et l’autre ne cherchent pas la même possession, et ne jouissent pas de leur aura de la même manière. Le premier affirme cette possession à travers la mâle assurance d’un grand consommateur du beau sexe, à travers une omniprésence physique; le second paraît plutôt à la recherche de la vérité de l’autre : il manifeste des traits plus adolescents, une finalité plus idéalisée, plus métaphysique. C’est paradoxalement sa recherche de vérité qui le poussera à désirer le mensonge. Mais ces traits généraux ne nous diront pas qui est le plus prévisible, le plus tyrannique, le plus manipulateur. Le film laisse jouer jusqu’au bout les faux-semblants.

De l’autre côté, deux femmes bien différentes aussi. Elles ne s’affrontent pas directement comme rivales, et n’ont pas un pouvoir d’attraction symétrique.
D’abord, Alice : jeune strip-teaseuse new yorkaise, d’une fragilité enfantine, si sincère dans l’apparence de son amour pour Dan (Jude Law), et en même temps si capable de jouer du désir avec perversité. Cette perversité est particulièrement troublante, lorsque, quelques mois après sa rupture avec Dan, dans un huis-clos où elle est confrontée au harcèlement violent d’un Larry dominateur et désespéré, elle résiste à l’empire de cet ogre et semble se jouer de lui, refuser de répondre au prénom qu’il lui connaît. Mais joue-t-elle vraiment alors ? Qui se cache derrière Alice ? Quand s’approche-t-on le plus de son être ? Là encore, le film fera planer la plus grande incertitude, et Natalie Portman trouve son rôle le plus sensible et le plus ambigu.
Vient ensuite, Anna (Julia Roberts), femme mûre, photographe d'aspect serein, responsable. Son appareil donne à son désir une apparence plus contemplative que le regard violent d’Alice, - comme les lunettes de Dan symbolisaient sa distance intellectuelle, le dualisme métaphysique de son être par opposition au regard assuré, indivis, brutal de Larry. Ce parallélisme des sensibilités est-il source du désir secret de Dan pour elle ?  Anna semble, de par cette distance, inspirer confiance et respect. Pourtant, là encore, ne se révélera-t-elle pas simultanément comme le personnage le plus mensonger, le plus résigné ?

Mike Nichols parvient presque à nous faire oublier le caractère théâtral des dialogues. Closer est bien un film. Certes, on assiste beaucoup plus à une série disjonctive de scènes qu’à une narration suivie. Difficile de savoir exactement ce qui s’est passé dans l’intervalle, mais cette temporalité séquentielle renforce l’intensité dramatique de dialogues affûtés où l’action se renverse d’un coup, d'un mot. Comme dans Le Mépris de Godard, l’événement qui provoque le basculement est irréversible, mais on le soupçonne plutôt qu’on ne le voit, le palpe. Cette temporalité met aussi en cause une illusion du spectateur : celle de mieux connaître un personnage que ne le font les autres. Il y a, via ce procédé, un dévoilement de l’intimité frôlant l’impudeur, voire l’obscénité, mais qui ainsi ne trahit pas la distance infranchissable des êtres. Un peu trop systématique sans doute, Closer trouve un juste mélange entre incertitude, fascination et distanciation.