L'Autre rive
Undertow

Film américain de David Gordon Green

Avec Jamie Bell, Josh Lucas, Dermot Mulroney, Devon Alan...


Interdit aux moins de 12 ans


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 05-01-2005

Durée: 1h50

 

Bad uncle, badlands

David Gordon Green serait le nouveau petit génie méconnu du cinéma indépendant américain… Dont acte – même s’il convient de nuancer quelque peu ce jugement à l’emporte-pièce. Tentations maniéristes ampoulées, lourd tribut aux aînés (le film est une relecture de La Nuit du chasseur, rien que ça), goût un peu trop prononcé pour la charge symbolique… Green pourrait se délester de quelques oripeaux superflus. Nul doute, cependant, que derrière cet aspect réfléchi un rien pesant se cache un cinéaste doué et instinctif. «Un talent prometteur à suivre», donc, comme le veut l’expression consacrée.

Parce que le nom de Malick apparaît au générique en tant que producteur – et parce que le bruit court qu’il aurait servi de conseiller occulte sur le tournage –, on ne cesse de comparer le petit nouveau au maître. La filiation est assez nette, et, face à cette cavale innocente et violente où le temps se suspend, où les décors s’imposent par une impressionnante force tranquille, l’on n’est effectivement pas sans songer à La Balade sauvage. Moins emphatique cependant, Green n’atteint pas le caractère sublime du chant panthéiste du réalisateur des Moissons du ciel. C’est tout à son honneur, cela dit, de n’avoir pas pastiché ce dernier jusqu’au bout.

Après une saisissante ouverture, brève, à la fois sèche et lyrique – éclats bruts d’un amour adolescent –, survient un étrange générique, durant lequel l’action continue (poursuivi par le fusil du père de sa petite amie, Chris gambade de pelouse en toit et de forêt en rivière) et où Green accumule les effets (répétitions d’un même plan avec différentes couleurs, ralentis, arrêts sur image…). Ces derniers laissent perplexes, mais y être rétif ne suffit pas à balayer le talent certain du cinéaste. A travers une douce mais intense dilatation du temps servie par la musique de Philip Glass, il trouve sa voie et son salut vis-à-vis de ce qui n’aurait pu être qu’esthétisme tape-à-l’oeil. Cette manière flottante de donner à voir et à ressentir sauve par exemple l’épisode du «clou dans le pied», promis à un statut surfait de scène culte si sa dilution dans la durée et la maladresse gestuelle de Jamie Bell (Billy Ellio-o-o-o-o-tt !) ne détournaient l'attention de l'aspect héroïco-trash vers un singulier effet de réel.

Offrant au spectateur un univers cinématographique passionnant, le cinéaste mêle ces effets de réel à une formidable capacité à mythifier la réalité, à donner l’impression d’atemporalité alors que les indices de contemporanéité ne manquent pas (revue porno, squatteurs d’usines désaffectées, etc.). Participe de cette atmosphère de conte la curieuse sensation, malgré la diversité des paysages traversés, que les protagonistes tournent en rond, ne vont nulle part, sont condamnés à affronter le Mal pour s’en sortir. Le Mal, incarné par une fascinante figure de vilain comme on n’en avait pas vue au cinéma depuis un bout de temps (Gangs of New York ?...), un personnage quasi monolithique, dont la cruauté est vaguement nuancée – il est méchant car c’était le frère mal-aimé : explication un peu facile mais finalement pas très importante, tant c’est justement sa pure méchanceté qui, loin de toute caricature, convainc.

Ce mélange audacieux de blocs chargés de sens (Caïn et Abel, le grand méchant loup…) et d’éléments énigmatiques (le petit Tim passant son temps à ingurgiter peinture et bouts de ferraille, le vieux couple de Noirs stériles et sportifs…) constitue la force de cet étrange film.