Alexandre

Film américain de Oliver Stone

Avec Colin Farrell, Angelina Jolie, Val Kilmer, Anthony Hopkins





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 05-01-2005

Durée: 2h50

 

Version homériquaine

J’avais un pressentiment positif qui me laissait espérer qu’Oliver Stone pourrait donner un éclairage neuf à ce genre de fresque historique à grand spectacle dont le cinéma raffole depuis les origines. Mais tout le monde peut se tromper : je n’ai vu que la Nième version – en « qualité numérique » (image, son, décors et special effects) - du traditionnel peplum dont les Italiens (dans le kitsch) et Hollywood (dans le carton-pâte de luxe) restent les spécialistes depuis Cabiria et Intolérance.

Quid novi à part le digital ? Vraiment rien : Le premier Ptolémée, vieux compagnon d’armes frappé de logorrhée sénile, raconte dans un long (2 h 50 !) flash-back la vie du héros, illustrée par des images d’Epinal grecques (eh oui), fastueusement alignées... Une fois de plus, les scènes d’orgie antique, avec rires gras et paillards fusant dans des ambiances de foule avinée (sorties de la vieille sonothèque de Cinecittà) alternent avec les interminables tunnels dialogués où s’affrontent en vain et en vrac : père, fils, mère, amant, ami, épouse, etc… Les scènes de bataille montées comme des clips de rock stars succèdent à des fêtes dans les palais où la danse des sept voiles obéit, de films en films et de grand-père en petit-fils, à la même chorégraphie… A ce déjà vu et déjà entendu, ajoutons l’habituelle tradition anglo-saxonne qui veut que les héros grecs (que l’on verrait éventuellement incarnés par Richard Anconina ou Enrico Macias) soient toujours représentés par des blondinets (teints) qui évoquent davantage les supporters de Manchester United un soir de match que des guerriers méditerranéens : pour faciliter l’identification du héros, Colin Farrell s’est fait la tête de Brad Pitt dans Troie. Un vrai sosie.

Pour être équitable, reconnaissons que le scénario, rafraîchi « tendance », tente d’intégrer, à grandes louchées, les préoccupations qui constituent l’habituel fond de commerce du Nouvel Obs chaque semaine : être bi ou ne pas être, le père castrateur, la xénophobie, la mère dominatrice, les stratèges homoparentaux, le racisme anti-métèque, l’enfant surdoué, le coming out des éphèbes, ils sont venus, ils sont tous là… Il n’y a que la crise de l’immobilier et Agrippine (celle de Brétecher) qui n’ont pas trouvé place. Malgré ces efforts estimables, d’où vient ce sentiment d’ennui qui nous gagne à la vision de ce monument ? Evidemment, deux heures cinquante pour enchâsser les « clous » que sont les deux batailles du film, c’est un poil longuet, surtout quand des monologues ou des dialogues répétitifs tentent de remplacer une action qui se fait attendre. Mais je pense que la véritable raison est ailleurs : le cinéma des origines fascinait le public parce que les acteurs des films d’action prenaient de vrais risques. Harold Lloyd, Buster Keaton, Douglas Fairbanks, ou, plus récemment, Jean Marais ou J.-P. Belmondo étaient d’authentiques casse-cou. L’intervention des cascadeurs-doublures a progressivement remplacé l’admiration des spectateurs par le scepticisme. La perfection des trucages numériques, où les acteurs prennent des risques imaginaires en étant suspendus à des câbles effacés par l’ordinateur, a fini de blaser le public.

Lorsque Griffith ou Cecil B. de Mille rebâtissaient Babylone ou Thèbes, l’édification de ces décors gigantesques était en soi un tour de force qui nous étonne encore aujourd’hui. Qui peut s’extasier sur un décor en image de synthèse ? Et quand il s’agissait de montrer l’affrontement des armées ennemies, la production engageait des centaines de vrais figurants qui remplissaient l’écran. « C’est du cinéma » n’avait alors aucune connotation péjorative. Aujourd’hui, grâce à la télévision et aux DVD qui se repaissent de making of ou de bonus qui dévoilent tous les secrets de fabrication, un élève de CM2 sait comment incruster un fond vert et comment multiplier 34 figurants jusqu’à l’horizon pour en faire la Grande Armée. L’extraordinaire qualité des effets spéciaux actuels a fini, paradoxalement, par tuer l’intérêt et l’émotion car plus rien ne peut surprendre un public noyé dans un flot d’images de plus en plus spectaculaires, mais de plus en plus suspectes (l’apothéose étant la miraculeuse apparition d’un Ben Laden ressuscité, et probablement synthétique, 48 heures avant le vote américain). Désormais lorsque la caméra d’Oliver Stone suit l’aigle qui survole les armées innombrables sur le point de s’affronter, on se demande combien de « passes » ont été nécessaires pour obtenir cette magnifique image bidon au lieu de redouter le choc du combat et le sort réservé aux Grecs.

Quand on voit le soin et les efforts qu’ont demandé aux acteurs, figurants et techniciens ces centaines de plans qui défilent pendant près de trois heures sur l’écran, quand on imagine dans quel état de fatigue devaient être les équipes de post-production à l’issue de ces mois d’effets spéciaux, de montage et de mixages, on est triste de constater qu’une telle addition de talents conjugués est finalement annulée par le poids d’une virtuosité technique qui écrase toute possibilité de crédibilité, donc d’émotion. Si vous voulez retrouver le plaisir de l’inédit, allez voir et revoir « Whisky » dont chaque plan est porteur de sens, bien qu’aucun d’eux ne soit passé par la Truca.