Le Pont des Arts

Film français de Eugène Green

Avec Adrien Michaux, Natacha Régnier, Alexis Loret, Denis Podalydès, Olivier Gourmet, Jérémie Rénier...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 10-11-2004

Durée: 2h06

 

L'Art des ponts

Il y a chez Eugène Green, c’est indéniable, une certaine posture artistique. L’auteur du Monde vivant inscrit clairement sa démarche dans une imposante lignée culturelle reliant la Bible à Bresson en passant par la musique baroque… Par ailleurs, Le Pont des Arts n’est pas sans évoquer les Straub, Eustache ou Rohmer. Fort heureusement, ces figures tutélaires, parfaitement digérées, n’encombrent pas le film à la manière de références vénérées et plagiées. Fort des acquis de cette modernité française, Green fait oeuvre personnelle pour dresser d’envoûtantes passerelles entre la matière et l’esprit, la vie et la mort, le grotesque et le sublime.

Des cinéastes précités, Green reprend une certaine distanciation du jeu des acteurs passant par l’attention portée à la prononciation. Il y a au fond une belle honnêteté dans ce procédé, qui d’une part met à nu dialogues et émotions, les révélant dans toute leur pureté, d’autre part interdit l’esbroufe et livre le potentiel de l’auteur de façon brute. Un jeu de mots tel que «Bar rock» s’offre ainsi dans toute sa nullité autant que dans son génie ludique… Porté par une grâce toute rohmérienne, le film possède une jubilation des dialogues qui tient autant des bricolages poétiques de Cocteau que de la logorrhée existentielle d’Eustache. La Parole, avec laquelle il entretient un rapport mystique, est sacralisée, ritualisée pour devenir un passeur – parmi d’autres – entre le prosaïque et le divin. Recourant au morcellement frontal de la réalité dont se servait Bresson pour ouvrir dans les béances du montage les portes du Réel métaphysique, le cinéma de Green est en fait tout entier mystique, et fait pleinement exister la réalité enregistrée pour mieux la transcender et accéder au Verbe, ce souffle divin qui est l’essence de toute chose et se manifeste dans l’Art.
Par instants, le sublime affleure – et ce principalement lorsque la lumière se manifeste, caressant le suave visage d’Alexis Loret qui renaît après un deuil, sublimant deux ombres qui se rapprochent pour ne faire qu’une sur le plancher du pont des Arts ou illuminant la coupole de l’Institut de France… On le sent bien, Eugène Green est un cinéaste de la lumière. C’est pourquoi l’on se prend à regretter que si peu de clarté soit captée par sa caméra pour que rayonne la sensation de la présence du Verbe. Il est dommage que Green ne retrouve pas entièrement dans la matière visuelle et sonore de son film cette qualité magique qu’il prête à la musique (souffle silencieux dans l’éther, cette dernière s’incarne dans une voix humaine pour s’ouvrir au monde). Face à une aussi belle profession de foi, il semble un peu trivial de s’attarder sur de préoccupations aussi bassement techniques que la photographie – plutôt morne – et le son – souvent saturé ; ces éléments ont pourtant un rôle à jouer dans le discours esthétique. Cependant, le préjudice n’est pas grand. L’imperfection du rendu, liée, sans nul doute, à la précarité des moyens, ne fait que mieux ressortir la grâce authentique – exempte, malgré les apparences, d’afféteries de style ou de minauderies artificielles – qui habite le désir de cinéma de Green, et qui donne à son film une fraîcheur et un charme délicieux. Après tout, ne suffit-il pas de filmer Natacha Régnier (dont la force fragile et la sérénité inquiète atteignent ici une évidente plénitude) et Adrien Michaux (croisement insouciant entre Jean-Pierre Léaud, Donovan et un éphèbe des tableaux de la Renaissance) pour être irradié de clarté ?

Evacuant joyeusement le trop-plein de sérieux qui guette ses convictions (sa pose ?) de franc-tireur autoproclamé, Green se livre parallèlement à une satire savoureuse de la conception bourgeoise de l’Art, fustige le Ministère de la Culture (auquel il reproche, entre autres, d’avoir institué la Fête de la Musique…) et jette un regard amusé sur une certaine sécheresse intellectuelle universitaire. Caricature ? Certes. Règlement de compte ? Peut-être. Mais à vrai dire, on n’en a que faire. D’une part parce qu’on nage sciemment dans l’excès et la cocasserie, d’autre part parce que la démarche stylistique évoquée plus haut donne une présence et une humanité singulières aux figures croquées. En directeur artistique pédant, arrogant et cruel, personnage haut en couleur qui prend son pied – et, de fait, le remue – en exécutant avec une ferveur affectée les trilles dont ne manquent pas les morceaux de musique baroque, Denis Podalydès, notamment, est prodigieusement drôle. Son accent barbare (entendre « anglo-saxon » dans le langage de Green) et ses langoureux grognements sont à se tordre.

Il est à noter que le même morceau de Monteverdi, Il Lamento della ninfa, est utilisé ici et dans Comme une image. C’est peu de dire qu’il est bien mieux servi chez Green que chez Jaoui. Les films ont d’ailleurs un autre point commun, leurs propos sur les microcosmes culturels parisiens n’étant pas si éloignés que ça. Mais la différence, de taille, réside dans le regard, véhément chez Jaoui, empreint d’un sens consommé de la dérision chez Green. Lequel marque en outre un point décisif en proposant comme contrepoint à cette satire une authentique conception de l’Art tirant vers le haut, là où Jaoui se complaît dans une certaine démagogie. Résultat : Comme une image reste au niveau de sa critique réaliste et déplaisante, tandis que Le Pont des Arts, s’il n’est pas parfait, virevolte néanmoins gaiement dans les hauteurs métaphysiques.