L'Enquête corse

Film français de Alain Berberian

Avec Christian Clavier, Jean Reno, Caterina Murino, Didier Flamand





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 06-10-2004

Durée: 1h32

 

BOUM !

L'Enquête corse est une excellente bande dessinée de René Pétillon et on
comprend qu'elle ait séduit Christian Clavier, à l'origine du projet. Mais, pourquoi est-il tellement difficile d'adapter une BD à l'écran ? Pourquoi les vertus de ce genre ne passent-elles pas lors de la transposition ?

Quand on en fait un dessin animé, les mésaventures de Tintin ou d'Agrippine perdent leur charme dès que les personnages s'agitent et parlent. C'est encore plus décevant lorsque des comédiens incarnent ces héros habituellement immobiles et environnés de phylactères. Alors, pourquoi s'obstiner ? Même en restant fidèles au canevas de la bande dessinée, les acteurs n'auront jamais les tronches caricaturales, les pifs énormes et la silhouette des personnages de l'album. Il semble que, seul, Alain Chabat ait surmonté la difficulté en faisant d'Astérix et Obélix les personnages secondaires et grotesques d'une sorte de comédie musicale parodiant les peplum à grand spectacle.

En s'appuyant sur ces vignettes immobiles (arrêt sur image qui fait progresser le récit par ellipses successives), le lecteur crée sa propre animation, donne son rythme personnel et fabrique son univers sonore. Les acteurs, les voix et le réalisme de la prise de vues en temps réel annihilent les possibilités de cet imaginaire. Même si le dialogue de l'Enquête Corse est souvent emprunté aux bulles de Pétillon, il ne produit pas le même effet lorsqu'il est dit par un comédien que lorsque nous le lisons.
Dans l'album, dès les trois premiers dessins, les courtes répliques corsissimes du chauffeur de taxi nous plongent dans l'ambiance locale et nous font rire. On les retrouve à l'identique dans le film (après un interminable et laborieux prologue qui nous présente les personnages) mais elles tombent à plat. Etrange…

Bien que la BD ne soit que de loin le story-board du film, il y a une séquence (les propriétaires d'une villa qui craignent d'être plastiqués) qui est restée scrupuleusement fidèle à l'album : là aussi, la vis comica des dessins, des dialogues et de la situation s'atténue mystérieusement en passant à l'écran. On ne peut incriminer la réalisation (toujours soignée et alerte) ni le couple de comédiens populaires qui incarne les personnages mais il y a une évidente perte d'efficacité comique lors du passage d'un support à l'autre.

Autre problème, celui de l'adaptation. Un des atouts du récit de Pétillon est de ne faire apparaître cet Ange Leoni (que tout le monde recherche) qu'à la fin de l'histoire. On imagine bien qu'on ne pouvait convaincre Jean Reno d'incarner cette sorte d'Arlésienne corse et de ronger son frein jusqu'à l'avant-dernière bobine. On a donc tenté, avec plus ou moins de bonheur, de donner vie à ce personnage dès la première image afin de reconstituer le classique duo Clavier/Reno, champion du box-office. Dès lors, l'intérêt du scénario dérape complètement et l'enquête de Jack Palmer, confronté à une omerta étanche, perd sa raison d'être puisque ce détective calamiteux rencontre l'objet de sa recherche dès le début. Je n'insisterai pas sur l'insertion d'une love story aussi plate que superflue entre la sœur (personnage rajouté) d'Ange Leoni et Jack Palmer, avec un happy ending qui ne s'imposait guère dans cette fantaisie insulaire. La fin de la BD, en restant ouverte, uniquement politique et sans conclusion possible, est beaucoup plus juste. Bien entendu, ces remarques ne peuvent concerner que le spectateur qui n'a pas lu la bande dessinée et qui ne verra que la version cinéma d'Alain Berberian. Il lui reste toutefois un obstacle à surmonter pour pouvoir rire sans éprouver de la gêne : le sang coule réellement en Corse. C'est certainement une des raisons qui empêche aussi de recevoir ce film comme un simple divertissement anodin.