Le sang des innocents
Non ho sonno

Film italien de Dario Argento

Avec Max Von Sydow, Stefano Dionisi, Chiara Carelli, Gabriele Lavia...


Interdit aux moins de 16 ans


Par Eric Dagiral
 

 

Le titre français ne laisse pas planer de doute quant au sujet : il s’agit bien de cinéma dit " de genre ", en l’occurrence mélange d’horreur et d’enquête policière, gorgé de sang. Le tout a porté un nom dans le cinéma italien jusqu’au début des années quatre-vingt – le giallo.

Si le titre n’est pas fidèle à l’original, il n’est donc pas trompeur pour autant. " Non ho sonno " (J’ai pas sommeil) était déjà le titre d’un film de Claire Denis qui mettait en scène les meurtres et l’existence d’un des premiers " serial killer français ". Titre qui renvoie tant aux vies bouleversées de personnages perdus et plus à même de fermer l’œil de la nuit, qu’aux effets du film sur son spectateur éberlué.

Traumatisme de l’ouverture, où un jeune garçon assiste caché au meurtre sauvage de sa mère (l’arme du crime est un cor anglais), avant d’entendre un commissaire de police lui promettre de retrouver l’assassin. De 1983 nous passons en 2000, dans un train qui fend la nuit, où une prostituée tente d’échapper à celui dont elle vient de découvrir le passé macabre. Cette scène de fuite d’une quinzaine de minutes est d’une époustouflante beauté plastique ; course, cris, cachettes, souffle court, la jeune femme terrorisée ne pourra prévenir la police. Les meurtres, bien sûr, sont liés, et la presse locale – l’action se déroule à Turin, ville du mystérieux – d’évoquer les " meurtres du Nain ", qui avaient remué les imaginations. Dès lors, le garçon du début, homme aujourd’hui, n’a de cesse de retrouver le meurtrier de sa mère, aidé en cela par le commissaire d’alors, sorti d’une retraite paisible et engourdie. S’ensuit une quête qui ravive des souvenirs au fil des nouveaux meurtres qui suivent à la lettre la logique d’une comptine pour enfants d’Orwell.

Les thèmes, les personnages et les situations dessinés au long du film foisonnent, et en font une œuvre baroque, chargée de signification et de références au genre, et à la propre filmographie d’Argento évidemment, puisqu’elle est à elle seule une large partie dudit genre (avec plus d’une dizaine de films réalisés, d’innombrables scénarios et productions). La prégnance du souvenir, la famille et la relation à la mère et au père, figures de la protection, les personnages et leurs stigmates – le nain, un clochard… Le sang des innocents accumule à la fois les problèmes et les clichés, sans lasser ni tellement faire sourire, puisqu’il utilise à merveille le ressort de la tension d’avant meurtre en s’appuyant notamment sur une musique très directe, et produit à coup sûr l’effet escompté.

Enfin, et ceci ne livre rien de l’avancée vers la résolution finale, les victimes des meurtres sont toujours et encore des femmes, toutes jeunes et séduisantes ; un cinéma si manifestement fait par des hommes, voyez par exemple les beaux rôles de la propre fille du réalisateur, actrice dans ses précédents films, parmi lesquels Le fantôme de l’opéra et surtout Le syndrome de Stendhal. Outre la terreur et l’effroi qui sont le moteur et la finalité de ces films, notons que la figure d’une jeune femme idéalisée en est le motif récurrent, central et fascinant. Dans des registres et des tons différents, plusieurs films sortis ce mois-ci peuvent intelligemment en témoigner. Dans Audition, Takashi Miike interroge les représentations d’un quinquagénaire sur la perfection faite femme, avant que l’ensemble ne bascule dans l’horreur. Horreur générée par l’image du cadavre d’une vieille femme dans Ring 2 (Hideo Nakata), qu’éprouve et essaie de dominer la jeune héroïne. Dans un effort pour essayer de rapprocher ces œuvres, on n’aura de cesse de s’étonner des immenses écarts possibles dans la mise en scène de la terreur, et de la densité de la réflexion que tous trois effectuent autour des esthétiques télévisuelle et vidéo. Ce qui permet de réaliser l’ampleur du travail souterrain accompli par Dario Argento (notamment depuis Suspiria, 1977) et d’autres, efforts non réductibles au sang déversé dans leurs films.