Comme une image

Film français de Agnès Jaoui
Scénario d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri

Avec Marilou Berry, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Laurent Grevill...


Prix du scénario Cannes 2004


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 22-09-2004

Durée: 1h50

 

Le Genre humain

C'est l'histoire d'Etienne, éditeur et écrivain égocentrique, qui est le père de Lolita, jeune fille aigrie par ses rondeurs, qui prend des cours de chant avec Sylvia, qui admire Etienne et a pour mari un écrivain déprimé qui connaîtra bientôt le succès grâce au dit Etienne, qui... On l'aura compris, il s'agit là d'un film choral. A plus d'un titre, d'ailleurs, puisqu'il y est question, entre autres, de musique lyrique. Un film choral, donc, plutôt réussi en ce qui concerne l'entrelacs d'intrigues et les rapports entre personnages. Un film auquel il manque un petit quelque chose, tout de même, et qui comporte des aspects assez déplaisants. Mais un film sûrement plus intéressant, dans le genre choral, que le dernier opus mégalo de Lelouch...

Bacri et Jaoui sont forts, très forts. Ils sont forts dans l'observation des comportements humains, ils sont forts pour épingler nos rapports de forces, nos "prises d'otages psychologiques", nos petites lâchetés, nos disputes sans intérêt qui tournent mal, la façon dont on change sans s'en rendre compte aux dépens des autres... Ils sont forts pour exprimer tout ça dans des dialogues ciselés, drôles, profonds, biens vus, sans jamais tomber dans le bon mot qui s'écoute parler. Avec une attention toute particulière pour ses comédiens, qui restituent impeccablement la finesse du texte et l'humanité des personnages, et pour la musique, qui, tantôt in tantôt off, se fond habilement dans la matière visuelle, Agnès Jaoui filme tout ça avec une certaine aisance. Une aisance certaine, même, mais qui ne suffit pas à emporter une adhésion totale.

Tout cela serait en effet pleinement réjouissant si le film ne se complaisait dans la noirceur. Une noirceur d'abord bienvenue (rompant avec la morale "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" du Goût des autres, Bacri et Jaoui n'hésitent pas ici à introduire dans leurs personnages des touches d'antipathie, sans pour autant les rendre détestables), qui finit par être franchement éprouvante. Cette noirceur, à ne pas confondre avec le désenchantement, le pessimisme ou même le cynisme, imprègne aussi bien le fond que la forme. Cela dénote après tout une cohérence du discours artistique, mais n'en donne pas moins au film un côté désagréable.

Le propos est empreint, en ce qui concerne le milieu brocardé (le monde de l'édition pour figurer la sphère intello-culturo-médiatique en général, en opposition au microcosme de chanteurs modestes symbolisant la pratique saine et passionnée de l'Art, dans le semi-amateurisme donc loin de toute corruption...), d'un ton qui ressemble plus à de la hargne démagogique qu'à de la verve satirique, et, vis-à-vis de la nature humaine, d'un regard qui tient plus de la diatribe donneuse de leçons que de la lucidité salutaire. La mise en images, quant à elle, développe une espèce de réalisme marronnasse franchement déprimant. On pourrait sortir purgé, comme d'une comédie de Molière. Mais il manque un peu de recul et d'ambition cinématographique pour que la dénonciation aigrie se transforme en charge cathartique constructive.