Infernal affairs
Wu jian dao

Film hong-kongais de Andrew Lau et Alan Mak

Avec Tony Leung, Andy Chau, Anthony Wong, Eric Tsang...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 01-09-2004

Durée: 1h37

 

Par-delà le bien et le mal

Infernal affairs est un film un peu disparate, secoué par un maniérisme téméraire (en témoigne le prologue, décidément trop frénétique) mais réussisant néanmoins à convaincre par une intrigue séduisante et intelligemment menée. Le générique, à l'atmosphère mythologique magnifiée par une partition symphonique très années 80, siérait parfaitement à un wu-xa-pian [film de sabre] apocalyptique ; cette ténébreuse séquence graphique introduit en fait un polar nerveux sous-tendu d'une palpitante réflexion sur l'identité à l'aune du jugement moral.

Bien loin de la métaphore simpliste, Infernal affairs traite de l'évaporation des frontières entre les notions de bien et de mal. Ce que le titre et les proverbes bouddhistes mis en exergue au film appellent "enfer", ce sont ces limbes amorales où sont plongés les deux protagonistes du film - un flic undercover et un mafieux infiltré dans la police, deux taupes jouant à cache-cache d'un camp à l'autre et développant peu à peu une relation gémellaire passionnante car non égalitaire.

Partant donc de ce postulat symbolique, le film marque des points - et se distingue du formidable mais emphatiquement allégorique Volte/Face, auquel on pouvait légitimement songer - en construisant de solides personnages, campés par des acteurs formidables. Le grand Tony Leung (acteur fétiche de Wong Kar-wai) émeut sans peine en ex-flic fatigué de mener une vie amorphe et sans identité au sein de la pègre. Dans le rôle du faux détective aux dents longues rattrapé par le doute, Andy Lau, affolant de prestance, épate. Avec Anthony Wong (vu chez John Woo et Tsui Hark) et Eric Tsang dans les rôles de leurs mentors, respectivement inspecteur et caïd, ils forment une tête de casting de haute volée.

Infernal affairs est incontestablement un "film de mecs", tout à fait à l'aise dans l'affrontement entre hommes, dans les scènes d'action et de tension, mais maladroit lorsqu'entrent en jeu des sentiments moins "virils" et des personnages féminins - pas les plus étoffés... Si les scènes rigides entre Andy Lau et sa femme et celles, peu subtilement suggestives, entre Tony Leung et sa psy font doucement ricaner, est-ce à cause des réalisateurs ou des personnages ? Au fond, ça revient au même. Il y a dans ce film une gaucherie généralisée dans le rapport aux femmes et au quotidien, inquiétante dans un sens mais à vrai dire assez touchante. Car les scènes "tranches de vie", d'une inanité certaine (la rencontre des personnages principaux dans un magasin de haute-fidélité en est un insipide exemple), constituent malgré tout un contrepoint intéressant à la partie musclée du film.

(Aux dernières nouvelles, Scorsese aurait acheté les droits du film pour en faire un remake. Un film excitant en perspective. Le choix des acteurs est moins convaincant : Di Caprio et Matt Damon. Ces derniers vont devoir se surpasser pour arriver à la cheville de l'impressionnant duo Leung-Lau...)