Clean

Film français de Olivier Assayas

Avec Maggie Cheung, Nick Nolte, Béatrice Dalle, Jeanne Balibar, Don McKellar...


Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes 2004


Par Mikael Buch
 
Sortie le 01-09-2004

Durée: 1h50

 

La traversée des apparences

Après le singulier mais incompris Demonlover, Assayas signe un film sur la fragilité. La fragilité d’une femme (Maggie Cheung) au sein de la société, de sa famille, de ses amis… Un film aussi sur la fragilité de son corps contenant ses larmes, se pliant de douleur, résistant tant bien que mal à sa nouvelle « vie de con », une vie sans drogues, une vie sans glamour et sans musique, résistant à la vie tout simplement avec l’espoir de récupérer la garde de son fils, de retrouver cet enfant qui est toute sa famille…

Une star du rock devient serveuse dans un restaurant chinois, puis vendeuse de vêtements pour « femmes actives » au Printemps, puis à nouveau star du rock, puis un jour peut-être, une mère avec son enfant. Une sorte d’éternel retour, de descente aux enfers de sa propre condition. Si le film d’Assayas fait penser au cinéma de Douglas Sirk, c’est dans sa volonté de se servir du mélodrame comme façon de radiographier les différentes  strates  de la société contemporaine, une société qui n’a plus de frontières, qui va de San Francisco au Canada et de Canada à Paris en passant par Londres. Clean, à l’instar de films tels que Le mirage de la vie, raconte l’histoire d’un personnage qui ne finit pas de trouver sa place dans la société. Quelle place peut-on occuper aux yeux des autres ? Quelle place peut-on occuper tout simplement dans un espace ? Emily dormant dans sa voiture face aux usines inhumaines, Emily en prison, Emily dans l’angoisse de Paris, dans la froideur du bureau d’une productrice télé… Emily, toujours Emily, dans une succession d’espaces auxquels elle ne peut s’adapter…

C’est frontalement qu’Assayas regarde les sentiments de son personnage principal, sans cligner des yeux mais en évitant habilement de tomber dans le sentimentalisme. Assayas sait couper un plan au moment où l’émotion est la plus forte, ne jamais laisser sa force retomber. La force brutale de Clean réside dans la coupure, dans le fait de ne jamais se permettre une émotion facile, dans le fait de passer à autre chose, parce qu’il faut bien.

Passer à autre chose, voilà donc le leitmotiv du film, l’idée fixe, comme si on ne pouvait être que de passage et se rencontrer autrement que dans l’urgence. Il y a un défilé impressionnant de personnages dans le film, des personnages qui ne font que passer et qui existent pourtant entièrement. L’arriviste télévisuelle jouée par Jeanne Balibar, la femme de rock star jouée par Béatrice Dalle, le grand-père à la fois stoïque et inquiet incarné par Nick Nolte… ces personnages traversent le film mais ne s’y arrêtent pas. Et pourtant nous les reconnaissons, nous savons qui ils sont et ce que leur apparition représente dans cette traversée des apparences. Talent de mise en scène d’Assayas. Présence et force indicible de tous ces grands acteurs réunis.

C’est ainsi, dans une hétérogénéité totale des corps, des lieux, des situations, des sons et des musiques, que se construit Clean. On pourrait faire trente films avec le matériau que nous propose Assayas. Mais le cinéaste préfère la condensation, et ne se permet aucun temps mort. Il y a une agglomération d’idées, de sentiments, de pulsions… Mais ce qui est frappant dans Clean, tout comme dans Demonlover, c’est qu’on à l’impression que Assayas est en train d’inventer un nouveau genre, une nouvelle forme d’hyperréalisme parfaitement adaptée au monde d’aujourd’hui. Ces deux films sont effectivement liés dans le sens où l’on a l’impression qu’ils sont faits de la même matière. Clean est sans doute plus sentimental et moins théorique, mais on ressent de la même façon que dans Demonlover, cette volonté de poser un regard sur l’image que nous nous faisons du monde. Il ne s’agit pas seulement de regarder le monde, mais l’image que nous essayons de construire de celui-ci, une sorte d’image virtuelle de ce que nous sommes et de ce que nous pourrions être.

Ceux qui ne se fatiguent pas de défendre envers et contre tout, la puissance du mélodrame en tant que miroir de la société, pouvaient citer Douglas Sirk, Jacques Demy, Clint Eastwood, Pedro Almodovar… désormais, ils peuvent aussi citer Olivier Assayas.