Adieu

Film français de Arnaud des Pallières

Avec Michaël Lonsdale, Olivier Gourmet, Laurent Lucas, Aurore Clément...


Festival de Locarno 2003, diffusé sur Arte le 30 mars 2004


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 08-09-2004

Durée: 2h04

 

Un Camion vers le Ciel

Le 17 mars 1987, alors élève à la Femis, Arnaud des Pallières eut l'honneur de filmer Gilles Deleuze y donner sa fameuse conférence sur l'acte de création. Le cinéaste en herbe devait être particulièrement ému par la tâche qui lui incombait, le cadrage de la captation s'avérant assez approximatif et glissant*... Depuis, des Pallières s'est fait la main, devenant le réalisateur de films à l'esthétique audacieuse, tantôt vaine, tantôt payante, mais toujours radicale et déconcertante. Depuis, il est resté hanté par Deleuze, mais aussi par mille autres figures intellectuelles, parmi lesquelles Godard, Duras ou Herman Melville. Auteur de Drancy Avenir (1997), d'un portrait de Gertrud Stein pour "Un siècle d'écrivains" et de Disneyland, mon vieux pays natal (diffusé en 2002 sur Arte)**, il construit une oeuvre singulière, marquée par l'effritement des barrières entre fiction et documentaire, le goût du conte comme détour pour accéder au réel et de manière générale la mise en question de la manière dont le monde peut être appréhendé, modifié, pensé ou mis en scène par l'homme. Dans cette veine, Adieu est un énigmatique voyage cinématographique, intimiste, politique et métaphysique, qui en exaspérera plus d'un, mais ébranlera les autres avec bonheur.

De l'assemblage minutieux des pièces détachées d'un camion à son funeste destin. Du périple incertain d'un Algérien tentant de gagner la France au mythe de Jonas... Quel lien avec cette famille d'agriculteurs français qui perd son plus jeune fils et voit son père sombrer dans le délire mélancolique ? Un personnage (Carlo Brandt, furtif mais impeccable) fait le lien diégétique ; mais il y a sans doute autre chose. Du contraste, voire de l'apparente absence de rapport entre les différentes parties composant le récit  surgit inévitablement un faisceau d'interrogations éparses qui convergent heureusement vers quelques thématiques solides, telles que la France (son idendité, son devenir, sa relation à l'étranger), la matière (et son rapport à l'homme, qui la touche, la transforme, la commercialise, la consomme) ou Dieu.
Dieu, présent partout, jusque dans le titre de cette oeuvre d'une solennité toute religieuse. Présent dans son absence même, décriée avec révolte dans une insolente mise en cause de son existence, un rien "pieds dans le plat" mais suscitant des scènes parmi les plus belles du film, en présence notamment d'un prêtre cultivé, cartésien, intransigeant (le sermon qu'il donne à ses fidèles lors de la messe d'enterrement est d'une rare violence), et dont la foi se trouve ébranlée. En permanent déplacement tout en étant cloîtré (à travers le bateau, le camion, l'avion, une dimension nouvelle nourrit la problématique du camp d'enfermement que développaient Drancy et Disneyland), Ismaël l'Algérien, comme pour se raccrocher à quelque chose de connu pour affronter l'incertain et lui donner sens, compare quant à lui son périple à celui de Jonas, finissant par interroger la prosaïque insignifiance d'un immigré qu'on rapatrie face à l'immensité de la question métaphysique...
Tenant autant de l'expérimental que du narratif, Adieu est un objet filmique en friche, n'ayant pas peur des contradictions et prenant des risques à tout instant (il est habité par ce mélange de complexité confinant à l'opacité et d'évidence brutale qui faisait le caractère étonnant, agaçant et fascinant de Disneyland) pour offrir un cinéma qui touche, remue, fait gamberger, mais ne recule devant aucun effet - flous, surimpressions, jump-cuts... Ces effets agacent d'abord, mais l'insistance dont ils font l'objet et la force qui s'en dégage malgré tout nous pousse à les reconsidérer ; après tout, si le film se casse la gueule ici, il se rattrapera là ; la question n'est pas tant de donner un sens à ces effets que d'y voir un chantier esthétique permanent. Car, malgré les fils directeurs et la cohérence d'ensemble, ce qui frappe dans ce long métrage totalement bancal, disparate, excessif, c'est bien à quel point chaque scène semble avoir été travaillée pour elle seule, avec son enjeu propre, son système d'expression artistique, ses solutions de mise en scène, sa poétique. Des Pallières parvient - presque par miracle - à ce que les acteurs, magistraux, se fondent dans le ton si singulier de son projet, malgré une maîtrise formelle (précision des cadres, beauté de la lumière) qui aurait pu s'avérer étouffante. Il se paie même le luxe d'obtenir d'eux - de même qu'il finit par obtenir de son montage en jump-cuts, d'abord si crispant, une troublante palpitation - des éclairs de légèreté et de vie.
En résulte un film aussi beau qu'irritant, absolument étrange et neuf, sa nouveauté ne résidant pas tant dans les ingrédients que dans leur ordonnance. Des Pallières partage avec des cinéastes comme Marc Recha (Les Mains vides) ou Bertrand Bonello (Tiresia) la liberté du ton, l'exigence d'une implication active du spectateur et l'appropriation, aux côtés d'une épure toute salvatrice, d'un esthétisme typé "genre" ou "branché" (effets de caméra ou de montage, univers sonore sophistiqué...) - appropriation non dénuée, il faut bien le dire, d'une certaine pose auteuriste, mais qui renouvelle et revivifie cependant l'esthétisme en question en lui donnant du poids, une véritable présence, une portée expressionniste n'empêchant pas - bien au contraire - un exercice serein de la pensée.
Facteur primordial des questionnements que suscite Adieu, cet enjeu essentiel du cinéma qui paraît si évident mais reste encore et toujours à réinventer : l'agencement d'images et de son, le rapport des unes à l'autre, leur capacité à suggérer, émouvoir, penser, faire penser, ensemble ou séparément. Dans cette perspective de dialectique et de libre choix laissé au spectateur, Godard reste un spectre paternel un peu trop explicite et encombrant - la filiation ne s'effectuant pas seulement dans la démarche, mais également dans certaines figures utilisées. Par le ton unique qu'il développe, son rapport plus matériel et moins théorique à la mise en scène et sa plus forte propension à l'implication émotionnelle, des Pallières sait pourtant se démarquer de son maître. Convoquant des flots de paroles et de musique qui ne sont pas sans faire songer à JLG, Adieu offre en effet une expérience saisissante du son en général et de la voix off en particulier. Cette dernière, qui occupe une place quasi envahissante, ne sombre pour autant jamais dans le "littéraire" - le réalisateur ayant compris qu'une voix off, ce n'est pas que des mots, c'est aussi un timbre, une texture, une intensité. Toute tentation naturaliste étant violemment écartée, le son ne se trouve pas subordonné à l'image et parvient même à devenir plus important qu'elle. Son et image semblent en fait se livrer dans ce film un lancinant combat où, dans une impressionnante arabesque, l'un prend parfois le pas sur l'autre pour mieux se laisser terrasser quelques instants après et enfin revenir à égalité.
Des Pallières pratique ainsi un art stimulant du (dé)montage, de la brèche (celle que le film ouvre dans le paysage cinématographique français n'est pas des moindres), de la collision, qui donne à voir les artifices de la représentation pour inviter le spectateur à dresser des ponts, à reconstruire à sa façon le déconstruit. Les idées viennent et vont, les connexions se font et se défont... Tant du côté du film que de celui du spectateur, on a ici affaire à un cinéma de perpétuelle recherche, sans acquis sur lesquels se reposer, au résultat incertain, pas forcément satisfaisant mais toujours passionnant.

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* Cette captation constitue un heureux supplément du coffret 3 DVD L'Abécédaire de Gilles Deleuze, sorti en mars 2004 aux éditions Montparnasse.
** Ces films sont repris depuis le 1er septembre à l'Espace St-Michel, à Paris.