Le Village
The Village

Film américain de M. Night Shyamalan

Avec Joachim Phoenix, Adrien Brody, William Hurt, Bryce Dallas Howard





Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 18-08-2004

Durée: 1h48

 

Au loup

Est-ce une nouvelle utopie communautariste que nous renvoie le miroir tendu de M. Night Shyamalan? Le spectateur ferait mieux d'y regarder à deux fois. Le village sans nom dont il est question dans son nouveau film ressemble fort à un modèle de communauté, cimentée, notamment, par des légendes, prescriptions, préventions, par la peur, donc (mais pas seulement). L'ensemble de codes et de hiérarchies fixées par les «anciens» auxquels les habitants se soumettent docilement s'appuient en partie sur une cohabitation avec de monstrueuses créatures tapies dans les bois, garantes de la survie du village mais aussi responsables de son isolement.

La présence de ces dangereux voisins offre la preuve qui légitime l'establisment. L'intrusion de «ceux dont on ne prononce pas le nom» au sein du village, terrorisant les habitants, permet l'émergence de deux héros : Lucius Hunt, sage, mutique et intrépide (exemplaire Joaquin Phoenix) et la gracieuse aveugle Ivy (Bryce Howard) voyante et tenace.

S'il y a quelque chose d'un rêve réactionnaire et primitif dans le nouveau film de Shyamalan, qui semble s'épanouir en porte à faux du monde moderne, c'est que, à plus d'un titre, Le village tombe à pic. Le pamphlet de Michael Moore détaillait deux voies ouvertes au pouvoir établi  soucieux d'affirmer une fois encore son autorité : soit  attendre que les choses se passent … soit  décréter des niveaux d'alertes plus ou moins imaginaires dans le seul but d'alarmer les citoyens (G.W. Bush ne s'en est pas privé au cours des dernières semaines). Conséquences immédiates de la mesure numéro deux : d'une part, la défiance accrue d'une partie de la population, et, d'autre part, la soumission renouvelée de l'autre moitié.

Le film de Shyamalan soulève ces  questions : il importerait donc, pour resserrer les liens de la tribu, d'agiter quelques fantômes. Le problème de la fin et des moyens est encore posé : jusqu'où peut-on terroriser pour préserver le Bien (et comment s'en assurer) ? Film sur le sens voilé, dévoyé et les signes qui parasitent la clairvoyance, Le Village nous indique une direction, autre que celle d'une évidence agitée sous notre nez.

Mais encore ? Le Village, sans doute le film le plus important de M. N. Shyamalan, ouvre avec panache une voie timidement empruntée dès ses débuts. L'enjeu est de taille, car pour asseoir son importance à Hollywood, il faut ruser. Il en va de ses films comme de sa vie, plus Shyamalan brandit ses épouvantails, plus le film d'horreur semble restreint au carcan du genre et voué à un propos inoffensif. Les films de Shyamalan, dans leur trajectoire et leur principe même, prennent pour cible le miroir ténu des apparences ; c'est l'Amérique, dont ce jeune prodige de l'épouvante ne cesse de questionner les fondements, les mythes, le messianisme. Seulement voilà, l'indien incrusté à Los Angeles n'oublie jamais de rendre un hommage voilé à Hollywood, dans un apparent classicisme de l'angoisse (mais la forme n'est pas le moule). Car le cinéma de Shyamalan a le mérite d'interroger sans cesse les fondements de la peur : les dérivés chromatiques du Village et ses silhouettes encapuchonnées, l'emploi dérangeant, parfois déceptif mais, en fait, fort à propos des musiques, sont, à cet égard, exemplaires.

Il y a ainsi, depuis ses débuts, une stratégie de l'écart - qui trouve sa raison d'être à Hollywood même - et qui rejoint, pour Shyamalan, une double aspiration, celle de réveiller le spectateur engourdi et de l'instruire sur le monde qui l'entoure par des voies détournées. Cette vocation pédagogique et souterraine, plus ou moins heureuse, trouve son accomplissement dans Le Village. Si Signes ne dénonçait aucune apparence mais, au contraire, s'y réduisait, dans The Village, le cinéaste inspiré est comme galvanisé, il suffit  pour cela de comparer les phacochères vénéneux et griffus du Village aux flasques aliens de Signes.

Shyamalan nous a depuis le début habitué à des retournements qui frisent le second degré, mais ici, lorsqu'ils surviennent, ce n'est plus l'astuce, l'autre lecture de Sixième Sens mais bien un surcroît de sens engagé et qui n'éclipse aucunement des interprétations à un moindre degré. A mesure que la mascarade est dévoilée, le film gagne en amplitude.

Constamment sur le fil du rasoir, The Village réussit le pari de traiter avec acuité des enjeux fort divers et sans calquer l'innocence rousseauiste sur le sectarisme, il saisit ensemble l'espoir et l'échec, l'écueil d'un fantasme aussi louable que vain.

A l'inverse de l'univers cadenassé du Dogville de von Trier, petit théâtre de la cruauté d'un cinéaste masturbateur, dans Le Village, nul sujet d'expérience, nulle thèse à démontrer. Libre et infiniment plus entier dans le doute qu'il laisse planer, l'espace qu'il ménage, le sens du paradoxe, Le Village laisse la place à quelque chose d'essentiel, et qui devrait prévaloir – osera-t-on le dire – la  pensée.

Dans The village, le spectateur attentif aux errances des personnages se trouve sans cesse renvoyé à ses propres peurs, ses propres choix. Naissants dans Sixème Sens, le sens du secret, l'intimité dans l'angoisse, l'évocation d'un chassé croisé amoureux s'épanouissent dans The village ; le cinéma de Shyamalan, dans ce qu'il gagne d'indéchiffrable, se pare d'une profondeur insoupçonnée.