Le bois lacté
Milchwald

Film allemand de Christophe Hochhausler

Avec Judith Engel, Sophie Conrad, Miroslaw Baka





Par Simon Legré
 
Sortie le 04-08-2004

Durée: 1h27

 

Les larmes amères de la belle-mère

Un film qui donne envie d'hiver en plein mois d'août est, convenons-en, assez rare... C'est le cas de cette chose glaciale tout en frimas et brises feutrées, qui semble jaillir comme un don de dieu en cette période de disette estivale.

La première scène donne le ton : dans une voiture, une femme aux allures de dragon frigide conduit deux enfants qui, apparemment, ne sont pas les siens. Dispute. Les deux bambins se retrouvent largués sur cette route de rase campagne, alors que la conductrice, consumée par la culpabilité, dissimule au père la vérité. Le récit se scinde alors en deux : la recherche des rejetons et leur traversée champêtre. Le réalisateur avance en tapinois, distillant une horreur contenue à chaque plan et adopte la structure d'un conte bergmanien. Ce sont des enfants que naît le doute (la gamine n'a rien d'une blanche colombe d'un tableau de Renoir). Des adultes émane une compassion spontanée (la belle-mère, Médée ratée, est un spectre rigidifié par son incapacité à procréer). On est fasciné par cette rigueur de légiste qui se refuse catégoriquement à tout manichéisme sensationnaliste (la sorcière des bois est un brave polack buveur de bière). En cela réside la force de cet essai vibrant comme une opale de feu : attirer les clichés narratifs les plus prévisibles, pour mieux les détourner. Si le film prend pour canevas de départ Hansel et Gretel, c'est pour mieux contempler avec une distance respectueuse la lente infusion du temps et de l'espace qui semble diluer ces deux personnages dans un souffle. Cette rhétorique visuelle de la désolation permet à l?'œuvre de se draper dans une mélancolie languide (la musique, inquiétante, rappelle celle de L'amour à mort de Resnais) mêlée d'une douce opacité où tout reste en suspens : à l'instar des deux héros, on ne sait jamais vraiment quelle région de la réalité nous traversons... La caméra, elle, se met au diapason de leurs fluctuations mentales: un regard en biais, un rictus grimaçant parviennent à suggérer l'insalubrité affective ou la bigoterie sociale des plus suffocantes. Sans fioritures, la narration est comme dégraissée, adoptant un montage lent mais incisif qui parvient à matérialiser le vide avec une douceur tamisée. Si, au sortir de la salle, la réalité est un soulagement, c'est qu'on avait oublié que même du plus langoureux des rêves pouvait naître le plus cotonneux des cauchemars...