Goodbye Dragon Inn
Bu san

Film taïwanais de Tsai Ming-Liang

Avec Lee Kang-Sheng, Chen Shiang-Chyi, Miao Tien, Shih Chun


Festival d'Istanbul 2004: Tulipe d'or - Venise 2003 : Prix de la critique internationale


Par Simon Legré
 
Sortie le 21-07-2004

Durée: 1h20

 

Solitude, quand tu nous tiens...

Tous comme ceux  de son confrère kazakh Darejan Omirbaev, les protagonistes des films de Tsai- Ming-liang fascinent par une curieuse inertie déambulatoire qui les englue dans une gélatine mélancolique.
Spectateurs de leur existence, ils regardent la vie sans envie, d'un oeil bovin, comme happés par le vide. Ici, une salle de cinéma diffusant un vieux film d'arts martiaux est le théâtre du chassé-croisé silencieux d'une galerie de personnages atones, dont une ouvreuse clopineuse qui avance en tapinois, un projectionniste racé comme un puma, et un vieux japonais au flegme de samurai? Tsai Ming-liang nous offre avec ce Goodbye Dragon Inn une méditation murmurante sur un lieu en déclin, à l'image de ses personnages, comme dévorés par l'oubli. Comment ne pas voir en cette rêverie cinéphilique à la tristesse mortifère la mise en abyme de notre propre jeunesse de spectateur chevronné qui prend la tangente sous nos yeux ? A ce titre, le film touche à la même corde que Cinéma Paradiso qui traitait déjà du vieillissement d?un cinéma au même titre que celui d?une époque. Au bout de leur rouleau existentiel, ces âmes fantomatiques qui se perdent dans les couloirs dédalesques de cette vieille salle décrépie s'évitent, se frôlent sans se voir pour mieux former un planant ballet d?éclopés monodimentionnels. On est comme fasciné par cette élégie cocasse des derniers instants, à l'effluve nostalgique qui sonde les connexions infra sensibles qui existent (ou ont existées) entre eux. Sur fond de doux délire, cette poésie de l'égarement réserve son lot de gags keatoniens (la scène des pissotières) qui rendent préhensible la période de l'« avant », lorsque ce petit monde était encore déchiffrable et un tant soit peu intelligible. Goodbye Dragon Inn est aussi l'aventure d'un regard. Ici, les séquences exploratoires s'enchaînent avec un funambulisme désopilant et l'oeil est constamment défié par la durée, une durée kaurismakienne, étendue jusqu'à l'absurde.
En faisant le moins possible, TML en dit le plus possible sur une page d'histoire qui se tourne, mais aussi sur nous-mêmes, pauvres cinéphiles alanguis, que la logique impressionniste de cette énigme poétique tire de notre torpeur?