Fahrenheit 9/11

Film américain de Michael Moore

Avec Michael Moore, Debie Petriken...


Documentaire


Par Morgane Perrolier
 
Sortie le 07-07-2004

Durée: 1h50

 

De l'autre côté du miroir

Alors que les élections présidentielles approchent à grands pas, le débat politique américain connaît une vague d’agitation médiatique allant du simple témoignage à la critique virulente à l’encontre de la politique menée par l’actuel président et candidat à sa propre succession, George W. Bush. Après le documentaire français de William Karel sorti le 23 juin dernier, Le Monde selon Bush, et l’ouvrage de Bob Woodward, Plan d’attaque, Michael Moore s’emploie à dénoncer, avec Fahrenheit 9/11, les dérives et les abus d’un gouvernement qui se proclame volontiers, et à tort semble-t-il, ultime rempart de la démocratie.


Si Le Monde selon Bush offrait déjà avec une certaine austérité de moyens un tableau inquiétant de l’exercice du pouvoir à la tête de la première puissance mondiale, Fahrenheit 9/11 va beaucoup plus loin dans cette voie sans craindre de recourir aux artifices. Le quatrième long-métrage de Michael Moore nous propose de découvrir la dynastie Bush, ses intérêts, ses intentions et ses alliances inavouables. A l’origine des deux films se trouve une même prise de position, un même choix politique : dénoncer les exactions de George W. Bush et de ses acolytes. Les deux documentaires sont cependant fondamentalement différents : l’un est sobre, classique, soucieux d’objectivité ; l’autre, souvent grossier et démago, se veut distrayant. Le premier fait appel à la raison du spectateur ; par une argumentation rigoureuse, il cherche à le convaincre du bien-fondé de son propos. Le second, préférant une débauche d’effets visuels et sonores, se place dans une toute autre optique : persuader à tout prix le peuple américain que George W. Bush ne doit pas être réélu.

Fahrenheit 9/11 contient, tout comme le documentaire de William Karel, son lot de révélations à sensations (trucage des élections présidentielles de 2001, association financière des familles Ben Laden et Bush, intérêts économiques qui présidèrent à la décision d’attaquer en Irak, ...). Comment Michael Moore parvient-il dès lors, à l’inverse de son homologue français, à rendre auprès de ses compatriotes les secrets de la Maison Blanche plus palpitants que n’importe quel gros blockbuster ? La réponse est simple : le réalisateur reprend avec une habileté saisissante un certain nombre de procédés techniques dont il connaît l’efficacité ; en d’autres termes, il donne à voir du «spectaculaire». En choisissant de mêler, par un montage adroit et percutant, archives et images de fiction, en préférant le ton de la blague au sérieux habituel des commentaires, et en accompagnant ces mêmes images de musique pop ou country, Moore parle à l’inconscient collectif américain et s’assure ainsi un franc succès. Trouver un écho auprès des masses paraît en effet plus aisé pour le cinéaste en se plaçant sur le mode de la dérision et du sarcasme qu’en cherchant à établir un argumentaire sérieux et cohérent. Ce qui est sans doute le plus grave, c’est que Michael Moore parvient à nous prendre au piège – un temps, au moins. Difficile en effet de réprimer un léger ricanement lorsque George W. Bush est tourné en ridicule sur son terrain de golf, ou de ne pas se sentir touché quand le réalisateur interviewe une mère qui a perdu son fils au combat lors de la guerre en Iraq. Manipulateur, Michael Moore semble bel et bien être efficace.

Fahrenheit 9/11 pâtit cependant de raccourcis simplificateurs (George W. Bush n’est-il véritablement qu’un Forrest Gump antipathique ?), et un certain nombre de points concernant les rouages complexes des affaires d’Etat américaines restent obscurs (la réalité des rapports entre George W. Bush, sa famille et ses collaborateurs, entre les familles Ben Laden et Bush, le rôle que tient Oussama auprès de ses proches parents...). Bien plus, le discours de Moore s’égare à certains moments dans une sorte d’angélisme réducteur : le choix de peindre l’Iraq comme une terre tranquille avant l’arrivée des américains, où les enfants jouent au cerf-volant dans la rue et où les femmes se marrent sous leur burka ôte au documentaire la crédibilité que l’on était prêt à lui accorder quelques instants plus tôt.

Ainsi, Fahrenheit 9/11, s’il permettra sans doute au spectateur américain moyen de prendre conscience des abus commis lors du mandat de George W. Bush (et l’on ne peut que s’en féliciter), reste un film fortement partisan et engagé, destiné à orienter l’opinion. Il pose de ce point de vue une question cruciale, dont la réponse ne va pas forcément de soi : le cinéma de propagande est-il encore vraiment du cinéma ?