Fahrenheit 9/11

Film américain de Michael Moore
MONTAGE : Kurt Engfehr, Christopher Seward, T.Woody Richman

Avec Michael Moore, Condoleeza Rice, Colin Powell, George W. Bush, Donald Rumsfeld


Palme d'Or, Cannes 2004


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 07-07-2004

Durée: 1h55

 

Jusqu'au cou !

Quelqu’un s’était étonné sur le forum de voir un documentaire sélectionné et primé à Cannes et ironisait sur l’éventuelle présence d’Envoyé Spécial dans une sélection future. Ce serait, au moins, la preuve que les journalistes français auraient quelque chose à nous dire. Pour l’instant, mis à part Raymond Depardon, ce n’est vraiment guère le cas et seule la BBC a parfois le courage de porter un regard indépendant sur les maîtres du monde. En outre, la Palme d’Or décernée à un documentaire n’est pas une première puisque le Jury avait déjà primé Le Monde du Silence (Cdt Cousteau / L. Malle) et Le Mystère Picasso (H.-G. Clouzot) en 1956. Plus récemment, Microcosmos et Etre et Avoir ont aussi été récompensés.


Cette année, l’aspect pamphlétaire de Fahrenheit 9/11 risque d’occulter les qualités cinématographiques de cette oeuvre, remarquable par sa maîtrise de l’assemblage d’éléments de toutes provenances  : vidéo, film, stock-shots, interviews originales s’entrechoquent dans un montage virtuose et efficace. Mais la violence du message masque, évidemment, ces qualités formelles. Il faut dire que l’intarissable culot de Michael Moore pour susciter des entretiens qu’aucun «grand reporter» n’oserait aborder fait mouche à plusieurs reprises. Lorsqu’il interroge les sergents recruteurs sur le parking d’une grande surface ou filme la débâcle honteuse des congressmen auxquels il demande s’ils seraient d’accord pour envoyer leurs propres fils au casse-pipe, il suscite des réponses vaseuses à de vraies questions. Les cruelles images des blessés de tous bords, des morts et des survivants mutilés rappellent sans cesse que les frappes chirurgicales sont des balivernes et que la guerre propre est un mensonge de plus.


J’ai moins apprécié sa complaisance à traquer longuement le chagrin d’une mère de soldat tué, trop proche du voyeurisme dont la télévision abuse et qui n’est pas digne du combat qu’il mène. De même, l’analyse des rapports complexes, avant le 11 septembre, entre l’administration Bush et la famille Ben Laden établie aux Etats-Unis n’est guère limpide : s’il y a collusion entre les lobbies pétroliers américains et ces richissimes sociétés saoudiennes siégeant aux U.S.A., on se demande pourquoi le cousin Oussama aurait voulu scier la branche qui alimente le pactole familial dont il bénéficie pour sa croisade anti-impérialiste. A vouloir trop prouver, Michael Moore frôle parfois la confusion.


Quant à croire que ce film peut faire basculer l’électorat américain, j’ai quelques doutes : si Georges W. Bush, mal élu, avait continué à jouer au golf durant son terne mandat, ses chances d’être reconduit auraient été faibles. Mais l’effondrement spectaculaire (et inespéré) des Twin Towers a forcément créé un élan patriotique et revanchard derrière un Président obligé de réagir. Il va donc pouvoir faire la guerre que son administration souhaitait depuis des années, comme papa. Malheureusement, il n’a pas d’adversaire déclaré et la plus puissante armée du monde s’en va écraser des Afghans misérables et des Irakiens désarmés qui n’ont pas grand chose à voir avec les attentats du 11 septembre. Cela n’a rien résolu et a abouti, au mieux au plan Vigipirate dans le métro, au pire aux attentats de Madrid et au bourbier actuel en Irak. Il faut donc attendre novembre pour savoir si une Palme d’Or a le pouvoir de changer nos destinées. Encore que le challenger John F. Kerry ne s’exprime guère sur le bellicisme ambiant, ce qui n’est pas rassurant pour la suite, quelle qu’elle soit. N’oublions pas que le Pétrole n’est ni Démocrate, ni Républicain.