Le plein de super

Film français de Alain Cavalier

Avec Nathalie Baye, Patrick Bouchitey, Etienne Chicot, Michel Mitrani, Xavier Saint-Macary





Par Morgane Perrolier
 
Sortie le 09-06-2004

Durée: 1h37

 

Four men in a break

Vendeur de voitures à Lille, Klouk est chargé par son patron de convoyer un spacieux modèle américain chez un client, à Cannes. Contraint de renoncer aux noces d’argent de ses beaux-parents, il prend la route avec son ami Philippe. Lors d’un arrêt dans une station service, deux hommes du même âge débarquent inopinément dans le véhicule et s’invitent pour le trajet.

Les cabines téléphoniques sont à pièces, les pantalons à pattes d’éléphant. Réalisé en 1975, Le Plein de Super dresse un portrait sans concession du mâle trentenaire de l’ère giscardienne. Road movie à la française, bilan existentiel d’une génération désillusionnée, le film illustre avec finesse et subtilité le désenchantement de ceux qui ont vécu 68 - ses rêves, ses espérances - et qui doivent à présent affronter les difficultés du quotidien et les amours qui foutent le camp. Ainsi naîtra, au détour des aires de repos des autoroutes françaises, une amitié sincère entre les quatre personnages. A la croisée de leurs vies, l’espace d’un voyage, ils revivent leurs 20 ans où tout était possible, goûtent à nouveau un sentiment irrépressible de liberté.

Il était légitime de craindre que, trente ans après sa réalisation, Le Plein de Super ne trouve que peu d’écho auprès des spectateurs. Le film n’a pourtant pas pris une ride. Bien au contraire, il sonne aujourd’hui étonnamment juste. Sans doute doit-il cette modernité éclatante au style absolument singulier que Cavalier a mis à l’épreuve quand d’autres, à la même époque, forçaient le trait de la gauloiserie. En réalisant un habile équilibre entre francs moments de rigolade et épisodes plus intimes ou douloureux, le cinéaste teintait son film d’un réalisme capable de survivre à plusieurs générations et de trouver aujourd’hui un public enthousiaste. Ecrit collectivement par le réalisateur et les acteurs, tourné en sept semaines à six dans une voiture, sans maquillage, sans projecteurs, Le Plein de Super bénéficie d’une spontanéité et d’une justesse de ton qui font mouche. Des contraintes apparentes des conditions de tournage les acteurs ont tiré parti : l’exiguïté du véhicule se révèle être espace de liberté ; elle donne lieu à des rapprochements inattendus, à une complicité entre quatre individus saisie par une caméra bienveillante. Franchise et auto-dérision semblent être les moteurs du film : ainsi, derrière des dialogues décapants et une série de blagues souvent aussi lourdes qu’éternelles, le réalisateur met en lumière toutes les failles et les faiblesses de ses personnages, en dessine progressivement les contours, parvenant par là même à toujours éviter la caricature. Dans cet univers masculin, où les sentiments ne se révèlent pas toujours et préfèrent se travestir derrière de joyeux fous rires, la femme est le plus souvent évoquée comme objet sexuel et instrument de plaisir. Parler de misogynie paraît cependant un peu rapide, car rien, dans Le Plein de Super, n’est aussi simple. Klouk l’aime, sa femme. Il veut lui donner un enfant, mais des analyses ont révélé qu’il était « fertile à zéro pour cent ». Dure réalité. Pas facile pour Charles d’admettre que Camille s’est recasée, ni pour Daniel que sa copine vient de le larguer. 

Peinture amusée de la psychologie masculine, menée par des acteurs formidables, éblouissants de drôlerie et de naturel, Le Plein de Super parvient à nous fait croire à nouveau en cette amitié, exaltée et désintéressée, que nous vivons sur les bancs du lycée ou de l’université. Cette amitié, qui semble se perdre plus tard, quand la nécessité de trouver un rôle à jouer dans la société, de fonder une famille nous appelle, que les contraintes de la vie active envahissent le quotidien, retrouve ici, l’espace d’un aller Lille-Cannes, le souffle d’une liberté que l’on se plaît à croire, le temps du film, sans limites.