Le dernier des immobiles

Film français de Nicola Sornaga

Avec Nicola Sornaga, Matthieu Messagier, Dinara Drukarova





Par Clara Schulmann
 
Sortie le 16-06-2004

Durée: 1h45

 

Nicola, jeune réalisateur par ailleurs joueur de ukulélé, décide de faire un film qui tournerait autour de la figure marquante de Matthieu Messagier, poète immobile qui vit retiré dans une drôle de maison au bord d’une rivière. Il embarque son équipe et commence un tournage qui va s’avérer plus délicat que prévu : la poésie ne se capture pas si facilement, les images rechignent à saisir, à décrire, la magie des mots.
 
Le documentaire initialement prévu s’éloigne de plus en plus, le réalisateur et son équipe s’enfoncent vers des terres inconnues, où la poésie n’est plus objet d’étude, mais devient lieu à investir, promesse d’une expérimentation à la fois collective et individuelle.
 Le film emprunte alors les chemins de traverse, sous l’égide de son réalisateur qui choisit délibérément le burlesque, pour «aller le coeur léger». Car la force du film repose beaucoup sur Nicola, héros bougon qui accepte de traverser différents territoires, présentant  dès le départ une légère prédisposition à la rêverie adolescente... Il quitte ainsi progressivement le statut de réalisateur intransigeant pour devenir passeur et sentinelle d’une attitude, d’un regard étonné  posé sur le monde qui s’offre à ses yeux, et dans lequel il pénètre comme s’il avait toujours été le sien. Il accepte et impose à son équipe les règles nouvelles d’un film se transformant au gré des séquences, qui deviennent comme les différentes étapes d’un jeu immense, aux mille épreuves joyeuses. Si le film de départ est impossible à réaliser, il permet néanmoins de voyager, de rencontrer des personnages, de faire des cauchemars d’invasions barbares, de tomber sous le charme d’une jeune amazone au drôle d’accent… Initié au singulier, le film devient puis conserve sa valeur plurielle, comme le confiait la première séquence, souvenir noir et blanc, roman photo d’une époque pas si révolue que ça de la vie du réalisateur : il faut être plusieurs pour faire du cinéma, pour discuter, pour entreprendre quoi que ce soit, le moindre rêve doit et peut être tenté à plusieurs.
Pour filmer la poésie, ou plutôt ce qu’elle accepte de dévoiler d’elle-même, il faut, pour reprendre les mots de Rimbaud, «se faire voyant». Accepter de perdre le sens, le rythme rassurant des saisons, aller à la rencontre de l’absolument autre, qui peut se loger, pourquoi pas, dans la peau d’un icône rock des années soixante dix qui porte une perruque un peu trop longue et qui fait incognito ses courses au supermarché. Du coup, le film se décentre, filme ce qui n’était évidemment pas prévu, donne sa chance à : une ballade romantique en Haute Engadine qui se transforme en western, avec hold up de caravane et masques de monstres, une tentative d’interview d’un champion cycliste infatigable, une séance légèrement délirante consacrée à l’étude de la dentition des poètes les plus reconnus, un moment de déprime poético-nostalgique du réalisateur qui en profite pour gambader dans les prés, laissant son équipe suffoquer de chaleur dans une voiture …
Un film qui entrouvre les portes de la poésie, et choisit avec ironie et tendresse de ne pas les refermer tout à fait. *


*Pour des raisons commerciales, le film n’est projeté à Paris que dans très peu de salles. Sa survie dépend de sa première semaine d’exploitation. Allez donc le voir vite.