Five

Film iranien de Abbas Kiarostami


Cannes 2004 - Hors-compétition


Par Simon Legré
 
Sortie le 26-05-2004

Durée: 1h14

 

À travers le miroir

On savait Kiarostami enclin à s'interroger sur les potentialités du cinéma. Après le dispositif à deux caméras de Ten, le maître iranien aux lunettes noires pousse dans Five la radicalité de sa démarche à un niveau tel qu'on se demande s'il ne franchit pas un point de non-retour formaliste, s'il ne s'engage pas dans une impasse formaliste.
 
Five ou cinq plans d'environ dix minutes chacun, situés en bord de mer dans un lieu dont on ne connaîtra pas la provenance. Five, ce sont ces cinq plans qui embrassent à eux seuls des mouvements de la nature infinitésimaux que l'½il nu ne saurait percevoir sans le prisme de l'objectif cinématographique. A première vue, ce dispositif contemplatif terrassant de simplicité fait résonner en nous les tableaux animés qu'expérimentaient les frères Lumière. Pourtant, Kiarostami qui, inutile de le rappeler, n'a eu de cesse d'éduquer notre regard de film en film, insuffle au plan, au cours de ces cinq instantanés du spectacle de la nature, un véritable enjeu autonome, enjeu apparemment infime. Celui qui ouvre ce curieux objet réflexif, par exemple, est un fragile morceau de bois esseulé sur le rivage de la plage, que l'écume marine caresse puis ballotte sensuellement au gré des vaguelettes, avant de le briser presque « tragiquement ». Toujours, ce lancinant questionnement: dans quelle mesure le réel enregistré par Kiarostami n'a-t-il pas été préalablement manipulé par ce dernier ? Qui sait si, au fond, cet insignifiant morceau de bois n'a pas été truqué d'une quelconque manière auparavant ? C'est sans cesse ce doute sur la perception de ce que notre rétine subit que Kiarostami interroge. Ce poème visuel nous rappelle avec la plus grande des humilités que le cinéma de Kiarostami laisse advenir le réel pour mieux le capter, puis nous le donner à contempler (cette fulgurante « séquence » finale où la lune contemple son reflet sans cesse troublé par la brise dans ce morceau de mer obscurcie qui lui sert de réceptacle). Si son cinéma intervient sur la réalité pour lui restituer une plénitude qu'elle n'aurait pas pu atteindre par elle-même, Kiarostami agit ici en véritable peintre, laissant au spectateur le soin de décrypter la part cinématographique de cette réalité, au-delà du miroir de l'écran cinéma qu'il nous tend.