Carandiru

Film brésilien de Hector Babenco

Avec Luiz Carlos Vasconcelos, Milton Gonçalves, Ivan de Almeida...


Sélection officielle Cannes 2003


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 03-06-2004

Durée: 2h26

 

Hector Babenco ou la fausse audace

A propos du Baiser de la femme araignée (1985) et de Carandiru (2003).

Faut-il de tout pour faire un monde ?
Babenco est un étrange réalisateur qui donne l’impression de vouloir embrasser tous les points de vue. Mais à vouloir tout dire, on finit parfois par ne rien dire.
C’est ce qui faisait la faiblesse du Baiser de la femme araignée, film qui, justifiant tout et tout le monde, défendait d’un même élan le cinéma fasciste (parce qu’il sait faire rêver certaines personnes) et la conscience révolutionnaire (parce qu’il est beau de se battre pour une cause)… A vrai dire, nous le verrons ci-après, le cinéaste n’est pas sans délivrer de message. Il prend parti, s’insurgeant contre toute forme de répression, mais entend rendre sensible la complexité de la réalité. Il ne parvient malheureusement à aucun moment à éviter la caricature, tout en échouant à présenter des enjeux clairs. Il s’avère enfin incapable de dégager de véritables émotions esthétiques liées à la complexité dont il prétend rendre compte.

Leçons de tolérance.
Film évoquant le destin de quelques détenus de ce qui fut la plus grande prison d’Amérique latine, Carandiru prêche une tolérance béate, que personnifie le personnage du médecin, exaspérant modèle de bonté arborant constamment un bienveillant sourire aux lèvres. Babenco, qui affirme pourtant dans le dossier de presse éprouver «une grande antipathie pour les films qui défendent une cause», milite sans ambiguïté pour la compréhension, la compassion et l’indulgence vis-à-vis des prisonniers, voire l’admiration face au système social qu’ils ont organisé afin de survivre au sein de l’établissement pénitentiaire. Cela poserait peu problème si, pour parvenir à ses fins, il ne forçait le trait, finissant par faire de ses criminels incarcérés de saints martyrs, auxquels s’oppose l’inhumaine police militaire, symbole de «la société» – notion galvaudée s’il en est, qui gagnerait à être redéfinie et maniée avec précaution, tandis qu’elle devient trop facilement un fourre-tout responsable de tous les maux de ce monde – cette instance qui juge et qui réprime, dirigée par des politiciens corrompus matant violemment tout embryon d’émeute pour gagner des élections. Bien qu’il fasse référence à des faits avérés et exhorte à de louables sentiments humanistes, le discours, sans nuance, s’avère assez primaire.*

Un cinéma qui ne sait pas ce qu’il veut.
On perçoit mal l’ambition de ce film «basé sur des faits réels», tendant à s’ancrer dans la réalité sociale du Brésil des années 90 et comportant une certaine dimension documentaire, mais qui aspire à faire le même effet que «les films de prison en noir et blanc» et croule sous le poids des artifices. Babenco prétend pratiquer «un réalisme qui tend à l’hyper-réalisme» et fuir la «manipulation émotionnelle», mais Carandiru accumule les allégories, les métaphores grosses comme ça, l’humour complaisant et les dialogues poussifs truffés de sentences («Existe-t-il un remède contre la culpabilité ? – Si c’était le cas, tout le monde voudrait en prendre…») ; la narration s’encombre de flash-backs illustratifs inutiles ; les personnages, même s’ils ne sont ni tout noir ni tout blancs, répondent tous à un typage digne d’une telenovela ; et la photo de Walter Carvalho (le chef-op brésilien à la mode ces temps-ci), très chromatique, esthétise le film malgré elle…

Les bonnes intentions ne font pas les bons films.
Les films de Babenco souffrent en fait d’un large et cruel fossé séparant visées et résultat. En témoigne notamment son traitement singulièrement dérangeant des homosexuels. Dans Le Baiser de la femme araignée, le personnage de folle joué par William Hurt, malgré l’humanité et le talent de l’acteur, était particulièrement pénible. Babenco, pour qui l’homosexualité ne semble être qu’un folklore, récidive dans Carandiru avec le travesti Lady Di. En dehors de son orientation sexuelle et de ses choix vestimentaires, le personnage, sans identité ni motivations, n’existe pas. Son compagnon Pas-de-chance, qui bénéficie d’un rôle important auprès du médecin, n’est au fond guère mieux traité. Soucieux de délivrer un message de tolérance, le cinéaste tombe dans l’écueil de la caricature, et n’est capable de susciter à l’égard de ces personnages, êtres faibles dont il fait des monstres pitoyables, que rires et pitié.**

Le conformisme derrière le vernis de hardiesse.
En apparence complexe, original, critique mais fédérateur, libre et éthique – en réalité simpliste, académique, lénifiant, édulcoré tout en étant d’une violence et d’une vulgarité frôlant l’abjection – le cinéma de Babenco est en somme un cinéma de fausses audaces.

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* Soit dit en passant, il n’est pas sans faire songer à un Kusturica…
** Je ne saurais m’empêcher de renvoyer, à ce sujet, au cinéma d’Almodóvar et notamment à La Mauvaise éducation. Il n’est qu’à comparer le personnage, complexe à plus d’un égard, de Zahara à celui de Lady Di pour se convaincre de l’indigence de ce dernier.