La Vie est un miracle
Zivot je cudo

Film international de Emir Kusturica
France-Serbie-Montenegro

Avec Slavko Stimac, Natasa Solak, Vesna Trivalic...


Compétition officielle Cannes 2004


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 14-05-2004

Durée: 2h34

 

Marmite bosniaque

Prenez un préposé serbe aux lignes de chemin de fer bosniaques, sa femme cantatrice, son fils footballeur, des notables plus ou moins corrompus, tout un tas de barbus pittoresques, un officier désabusé, un troufion demeuré ; mêlez-y un âne suicidaire, un ours squatteur, un chien, un chat et une flopée de volatiles en tous genres ; incorporez une infirmière musulmane ; mélangez tout ça dans une sale guerre ; ajoutez une bonne lampée de flonflon slave : vous obtenez La Vie est un miracle, une bouillie totalement indigeste, aussi bien moralement que physiquement.

La polémique qui entoure Kusturica depuis Underground n’est pas près de se dissiper. Le réalisateur serbo-bosniaque a remis le couvert. La légèreté avec laquelle il traite le conflit yougoslave dans La Vie est un miracle est pour le moins dérangeante. Pour un peu, il le comparerait avec ce match de foot qui tourne mal à cause d’une mauvaise blague. Pour un peu, ce serait la faute à pas de chance. Faut-il s’en réjouir, le cinéaste ne se contente pas de cette interprétation simpliste que justifie sa métaphysique de l’absurde. Sa «fable» (on se rappelle, soit dit en passant, ce que donnait une «fable» avec Roberto Benigni) cache bien mal un discours populiste et caricatural - au mieux naïf, au pire dégueulasse - sur la guerre civile en ex-Yougoslavie. S’il y a des responsables, ce sont les politiciens pourris, entraînés dans leur galère par les Occidentaux avec leur prétendue modernité, leurs cigarettes, leur pétrole, leur drogue et leurs ridicules soldats de l’ONU... Les petites gens de ces bonnes contrées ont été embarquées là-dedans sans avoir rien demandé !

Kusturica croit sans doute que, parce qu’il traite avec un semblant de compassion quelques hommes et femmes subissant la tourmente de la guerre, il vaut mieux que l’odieuse journaliste américaine débitant ses conneries larmoyantes dans le poste de télévision ? Pourtant, tout comme elle, il ne fait rien d’autre que dramatiser et instrumentaliser le conflit au profit de son discours. Et ses personnages donnent parfois l’impression de n’être que des pantins sans âme au service de son petit monde exubérant de démiurge slave n’en faisant qu’à sa tête et cultivant l’ambiguïté. Son relativisme constant finit par installer le malaise. D’un côté, il s’apitoie des conséquences de la guerre. De l’autre, il voudrait qu’on trouve drôles et touchantes les maladresses de la belle Sabaha, pourtant très graves dans ce contexte violent, et fait l’apologie de la fuite inconsciente vers un ailleurs où les responsabilités seraient moins lourdes. Dans une séquence fiévreuse probablement faite pour exalter, le Roméo des Balkans fait en effet miroiter à sa Juliette un exil en Australie. Etant donnée la politique d’immigration du pays, ils risquent d’y être fort mal accueillis... Kusturica en est-il conscient ? L’ironie résidant alors dans cette scène peut la rendre d’autant plus pathétique ; elle peut aussi donner une désagréable impression de cynisme vis-à-vis des personnages. Mais peut-être le cinéaste n’a-t-il choisi ce pays que pour sa position géographique, poétiquement antipodique ? Ce qui s'avère assez mince…

De toute façon, tout débat éthique mis à part, le film ne tient pas le coup. Les acteurs sont aussi mauvais que les dialogues qu’ils ont à dire, la musique, omniprésente, ne retrouve pas la magie de celle de Goran Bregovic, la confusion règne. Trop de rythme tue le rythme. Il est bien loin, le joyeux bazar euphorique que Kusturica maîtrisait encore dans Chat noir, chat blanc ; on a ici affaire à un bordel pur et simple, une interminable cacophonie d’une lourdeur sans nom. Ce n’est plus de la poésie, c’est l’exploitation exacerbée d’un folklore reposant en trop grande partie sur un humour facile à base d’excentricité généralisée, de truculence furieuse, d’ironie noire, de burlesque pachydermique, de bêtise des personnages et d’anthropomorphisme animal. Kusturica a éculé le genre lui-même, il utilise les mêmes recettes : il ne peut plus étonner. Ecrasées par le baroquisme outrancier, même les idées séduisantes (le lit qui vole, par exemple), faute d’être exploitées à fond, avec du temps et de la conviction, ne convainquent guère. Il est même difficile – c’est un comble – de croire à l’histoire d’amour à travers laquelle le réalisateur voudrait faire passer son message «humaniste», sa croyance en les sentiments et en l’harmonie avec la nature. Un message auquel on adhérerait volontiers s’il n’était délivré avec autant d’ambiguïté, d’inconséquence... et de bruit.