La Mauvaise Education
La Mala Educacion

Film espagnol de Pedro Almodovar

Avec Gael Garcia Bernal, Fele Martinez, Javier Camara


Ouverture du Festival de Cannes 2004


Par Mikael Buch
 
Sortie le 12-05-2004

Durée: 1h50

 

L'éducation sentimentale selon Almodovar

A travers plusieurs narrations s’imbriquant les unes dans les autres à la manière de poupées russes, Almodovar poursuit la voie ouverte avec Parle avec elle. Un cinéma de passions froides. Le cinéaste revient sur les lieux de sa période la plus excentrique pour réaliser un véritable film noir. En reconstituant l’Espagne dans laquelle il a grandi puis conçu ses premiers films, Almodovar pose un regard amer sur des passions qu’il ne peut maintenant qu'aborder avec une certaine distance.   

1960. Dans un internat religieux en pleine Espagne franquiste, deux enfants, Enrique et Ignacio, tombent amoureux l’un de l’autre. Le père Manolo, curé pédophile, est amoureux d’Ignacio. Il s’occupera de les séparer en brisant leur amour.
1977. Ignacio est devenu Sahara, un travesti qui imite avec passion la vedette espagnole Sara Montiel. Sahara va retrouver le père Manolo pour lui faire du chantage, dans  le but de se venger de tous les abus de son enfance.
1980. Enrique tourne une adaptation d’une nouvelle d’Ignacio sur ces années d’enfance et sur la vengeance de Sahara.

Almodovar alterne ces histoires,  brouillant les frontières entre les différents niveaux de fiction. Ce qui coupe le souffle dans ce film, c’est avant tout la simplicité avec laquelle Almodovar  parvient à mettre en scène une narration terriblement complexe. C’est dans l’opposition entre les différents univers qu’il nous présente que nous pouvons comprendre la vérité de chaque personnage. Almodovar semble avoir réfléchi en peintre cubiste, nous offrant sur une même toile une multitude de points de vue  qui se superposent pour donner une forme nouvelle.

Dans d’autres films tels que Tout sur ma mère,  Almodovar nous avait appris comme personne à aimer ses personnages.  Il  réalise ici une tâche tout à fait différente et sans doute plus difficile. Il nous apprend à les comprendre. Du curé pédophile au transsexuel héroïnomane transformé en maître chanteur, tous les personnages sont à la fois bourreaux et victimes. Ils sont pris aux pièges qu’ils ont eux-mêmes conçus. Rares sont les cinéastes qui ont su à ce point, construire des personnages aussi nuancés et aussi intenses à la fois. L’amour fait mal dans le cercle de passions froides que trace Almodovar.

 Il y a quelque chose de clinique dans sa façon de déconstruire les passions de chaque personnage. La passion chez Almodovar, c’est évidemment la volonté de posséder l’autre de toutes les façons imaginables, le besoin d’être aimé, mais c’est aussi la passion au sens christique du terme. C’est un chemin de croix que parcourent  chacun de ses personnages, un chemin plein de souffrance et de dévotion, un chemin de foi et de don de soi. Il y a quelque chose de très rossellinien dans ce film, quelque chose qui fait penser à La Voix humaine,  pour lequel Rossellini avait voulu transformer sa caméra en « microscope des sentiments ».  Pedro semble être devenu le docteur Almodovar.
 
Mais si ce film  a  "un frère jumeau", c’est sans doute La Loi du désir, réalisé par Almodovar dix-huit ans plus tôt. Ces deux films partagent leur sobriété et leur volonté de montrer la portée destructrice et fascinante du désir. L’histoire de La Mauvaise Education est d’ailleurs annoncée dans une scène de La Loi du désir, lorsque le transsexuel interprété par Carmen Maura rentre dans la chapelle de son ancienne école et retrouve le curé qui avait abusé de lui pendant son enfance. D’autre part, Almodovar nous prouve dans les deux cas, son talent pour tracer un chemin allant de l’autobiographie au fantasme, du souvenir à la fiction. La Loi du désir et La Mauvaise Education sont également les deux films du cinéaste affichant le plus clairement  une sensibilité et une sensualité purement homosexuelles. L’hétérosexualité n’y fait pas l’ombre d’une apparition. Almodovar conçoit une esthétique purement liée au désir homosexuel, capable néanmoins de rester accessible à n’importe quel spectateur. Ses films ne finissent pas d’explorer le rapport entre désir et cinéma, de tenter d’universaliser dans l’espace d’un film des pulsions qui ne peuvent être qu’individuelles dans la vie.

Quelque part entre La Loi du désir et Parle avec elle, Almodovar pose un regard à la fois pudique et profond sur sa vie et son oeuvre, faisant ainsi preuve d’une grande maturité. Pedro Almodovar a vieilli et si le temps lui a donné une maîtrise incontestable des recours que le cinéma peut offrir, il lui a en même temps enlevé une certaine spontanéité. L’élève rebelle est devenu un grand maître. Il n’y a rien de répréhensible. Almodovar a eu, au contraire l’audace de savoir évoluer, de ne pas rester ancré dans un temps passé.   

Si nous pouvons reprocher quelque chose à Almodovar, c’est de ne pas avoir fait un film plus long. Les personnages secondaires auraient sans doute gagné à exister un peu plus dans la durée. Il est regrettable qu'Almodovar ne nous offre pas plus de moments avec le magnifique travesti interprété par Javier Camara. Mais même les reproches que l’on peut faire à ce film ressemblent à des compliments. Almodovar a cette élégance de ne jamais s’attarder sur son propre talent, de passer à autre chose plutôt que de courir le risque de tomber dans la contemplation.

S'il a décidé de réaliser dans le contexte actuel, son premier film véritablement historique et de mettre côte à côte, la rigidité de l’éducation franquiste et la liberté frénétique de la movida, ce n’est nullement un hasard. Almodovar est bien placé pour savoir que les huit ans de gouvernement de Jose-Maria Aznar ont représenté sur beaucoup de points, un certain retour à cette mentalité rigide. Le film sortait en Espagne quatre jours après la victoire du parti socialiste. Un mois plus tard, le nouveau premier ministre s’engageait en faveur du mariage gay. C’était la fin de la mauvaise éducation.