Kill Bill, Vol. 2

Film américain de Quentin Tarantino

Avec Uma Thurman, David Carradine, Michael Madsen, Daryl Hannah


Festival de Cannes - Hors compétition


Par Christophe Litwin
 
Sortie le 17-05-2004

Durée: 2h16

 

Mère Courage !

Le premier volume de Kill Bill n’a pas fait l’unanimité parmi les admirateurs de Tarantino. Le réalisateur  semblait un peu tourner à vide. La construction habile, la mise en scène impeccable, masquaient difficilement une certaine vacuité.
Le deuxième volet, plus convaincant, réconciliera les tarantiniens  Car ici le réalisateur parvient manifestement à la synthèse la plus heureuse de son art. Ce sera bientôt un lieu commun : on retrouve une efficacité des dialogues, une capacité à surprendre le spectateur qui n’ont rien à envier à Pulp Fiction. Cet humour caustique avec lequel Tarantino sait camper ses personnages, les modeler, les stéréotyper, les individualiser, les opacifier, les décaler, ne fait plus défaut.
On saluera encore la confrontation tant attendue de Bill (David Carradine) et de  Beatrix Kiddo (Uma Thurman), écho des retrouvailles impossibles de Dean Stanton et Nastassja Kinski à la fin de Paris, Texas. Prouesse : il fallait, à la fois surprendre, émouvoir, trouver la pertinence et le décalage nécessaires des dialogues, à nouveau retarder, et ramasser toute la violence du film, pour totalement la remettre en question, le tout en quelques minutes !
Surtout, on remarquera que dans cette conclusion, la griffe tarantinesque se singularise davantage que dans toutes ses oeuvres précédentes.
Tout le monde sait que Beatrix Kiddo va tuer Bill, mais cela n’a rien de tragique. Pas de destin, pas de nécessité incontournable, et pourtant c’est bien la loi d’un désir proprement féminin qui gouverne le deuxième volet. Celle-ci remet adroitement en perspective la jouissance masculine, érotisée, de la représentation d’une héroïne castratrice – vengeresse ou tragique.
Hormis Beatrix, toutes nos amazones gravitaient autour de l’univers masculin, mues par  le secret désir de l’égaler, de l’annuler, de tuer Bill. O-Ren Ishii (Lucy Liu), pastiche d’héroïne tragique, n’était devenue la yakuza décapante de Kill Bill Vol.1 que pour venger son héros de père. Il crève aussi les yeux que Elle Driver (Daryl Hannah), version post-moderne de la coquette, alter ego raté de Beatrix, ne désire que Bill en voulant tuer Beatrix. Mais la maternité de cette dernière a ébranlé cette rotation des objets érotiques autour du fascinant texan. Il fallait agir.
S’il n’y a ni tragédie, ni autodestruction chez Beatrix, c’est qu’il y a place pour une maternité sans inceste. Une Phèdre, une Médée s’auto-dévore en étanchant sa soif castratrice dans l’inceste. Mais ici, la castration n’est plus déterminée par la relation au désir masculin. Elle ne s’opère que parce que ce désir fait obstacle à la relation  mère/fille. On quitte donc insensiblement la polarité masculine et l’érotisation caricaturale, survoltée, fantasmatique du premier volet. Le massacre d’El Paso n’a pas eu lieu pendant un vrai mariage, apprend-on, mais pendant une répétition grotesque, une comédie. Déjà on rencontre cette volonté d’indépendance d’un certain amour maternel  à l’égard de l’érotisation de l’univers masculin.
On croit bientôt retrouver notre héroïne prête à se venger du sexe mâle, mais lamentablement, sa revanche bute sur la figure de l’anti-héros, l’anti-amant, le frère texan de Bill, Budd (Madsen). Incarnation d’une virilité bête et inhibitrice, Budd est un personnage singulier, plus opaque, plus étrange qu’on ne croit. C’est le seul que la vengeresse érotique ne peut tuer. C’est le seul qui, au moins symboliquement, la tue… Bizarre, la logique du désir se désamorce…Signe des temps : Beatrix a quitté son Pussy Wagon.
Tout sauf une vengeance ou une tragédie, Kill Bill n’aura été qu’une mise à bas hyperbolique, membre à membre, de l’univers érotique masculin. Dès lors qu’il ne reste plus rien à sabrer, la maternité reprend ses droits.