La Passion du Christ
The Passion of the Christ

Film américain de Mel Gibson

Avec John Caviezel, Monica Belluci, Maia Morgenstern





Par Christophe Litwin
 
Sortie le 31-03-2004

Durée: 2h06

 

Les faits, rien que les faits!

Filmer avec réalisme le calvaire du Christ : tel était le projet de Mel Gibson. Ainsi aucune plaie, aucune souffrance ne devait être épargnée au spectateur ; toute la violence du calvaire devait être restituée. Pour renforcer la brutalité de cette réalité, les dialogues devaient être en araméen. Mel Gibson initialement souhaitait que ceux-ci ne soient pas traduits, pour rendre cette factualité encore plus présente. On suit donc pas à pas un Christ battu, fouetté, torturé, crucifié, jusqu’à l’épuisement total. Jusqu’ici, rien de scandaleux – tout au plus pourrait-on reprocher au réalisateur d’infliger à son Christ une quantité de coups qui aurait dû le faire périr une heure avant le dénouement... Si c’était là le seul défaut du film, ce serait bien peu.

Insistons-y, en s’en tenant aux limites de ce projet, le film aurait pu avoir un véritable intérêt. Il aurait fallu écarter, dans cette perspective réaliste, toute intervention, toute réification du surnaturel, et alors amener le spectateur à une interrogation sur la manifestation de la grâce, de l’invisible à même la souffrance de la chair et le visage du Christ. Cela aurait conduit le spectateur à une interrogation effective sur la possibilité d’une manifestation du sacré et du religieux à même la présentation d’un devenir résolument humain. Cela revenait encore à questionner, sans idolâtrie, l’apparition, la parousie, la foi. Serions-nous mieux à même que les anciens, nous, acteurs du progrès et de la modernité, de reconnaître la manifestation de Dieu en l’humanité ?
Mais hélas, le résultat est aux antipodes. Chez Mel Gibson, le réalisme n’est pas un procédé permettant de mettre le spectateur comme en position de témoin pour questionner la présence. Bien plutôt « réalisme » ici signifie placer le spectateur devant quelque chose qui n’est pas véritablement un film, dont on doit refuser qu’il puisse s’agir d’une fiction ou d’une représentation, et vis-à-vis de quoi il s’agit seulement de réagir : présenter les faits tels qu’ils ont eu lieu de manière indiscutable. Projet moins ambitieux que dénué de sens, et foncièrement fanatique.
En effet, quels « faits » s’agit-il de présenter ? Le calvaire du Christ est-il une vérité historique ? En fait, on ne dispose historiquement que de fort peu d’informations concordantes sur ces circonstances, et ces informations tendent plutôt à introduire de nombreuses divergences avec les écritures, même à isoler des écritures la réification du surnaturel.
Or, Mel Gibson ne s’interroge nullement sur la valeur de « fait » qu’il attribue au contenu littéral des écritures. Résultat : il fait du contenu de la foi, de la croyance subjective, une prétendue vérité objective, brutale et intangible. Fanatisme alors : peu importe ce que signifie le Christ. Ce qui compte c’est uniquement ce qu’on voit, ce qui s’est passé, point final, taisez-vous et ayez crainte ! Pas d’interprétation donc, pas de discussion non plus. Au lieu d’éveiller une pensée, le film tait tout questionnement, pour provoquer les réactions impulsives, irréfléchies, manichéennes. Satan, les démons, les miracles : des réalités historiques aussi. Ils ont existé, c’est tout. Ponce Pilate ? Un homme politique modéré et juste, qui a voulu avant tout tempérer le jugement des juifs : hargneux, pécheurs, avares, fanatiques, criminels. Pas d’antisémitisme, là non plus : tout s’est passé comme ça. Voyons !