Big Fish

Film américain de Tim Burton
D'après le roman de Daniel Wallace

Avec Albert Finney, Ewan McGregor, Billy Crudup, Jessica Lange, Marion Cotillard, Helena Bonham Carter, Danny DeVito, Steve Buscemi, Alison Lohman...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 03-03-2004

Durée: 2h05

 

Mon père, ce héros pas très discret

De la même façon que Spider-Man de Raimi était une évocation bigger than life de l'adolescence et qu'Eraserhead de Lynch matérialisait l'étrangeté du nouveau-né, Big Fish propose une métaphore du rôle de la mythologie dans la relation père-fils. Un jeune homme sur le point d'être père (Billy Crudup, le beau brun de Presque célèbre) accourt au chevet de son père mourant (Albert Finney, formidable), accompagné de sa femme (Marion Cotillard, dans un rôle aussi peu intéressant que celui de la mère, jouée par Jessica Lange). Il aimerait connaître la vérité sur la vie de son géniteur, qui a toujours fait montre d'une joyeuse tendance à l'affabulation. Il apprendra qu'on est aussi l'image que l'on donne de soi, et qu'il est important de savoir embellir la vie avec un peu d'imagination...

Un père qui meurt, un bébé qui naît, ça vous change son homme. C'est sûr, Tim Burton a changé. En bien, en mal ? Difficile à dire. Il a changé, c'est tout. De ce fait, voir Big Fish n'est pas une expérience banale. On y reconnaît Burton, et on ne l'y reconnaît pas. On se retrouve à faire le grand écart, toute une partie du film se révélant d'autant plus savoureuse qu'on connaît l'univers du cinéaste, un autre aspect exigeant presque qu'on oublie ce qu'il a fait avant pour éviter la déception. Plutôt déconcertant. Il est touchant de voir un Burton apaisé tenter de se réconcilier avec la réalité ; il s'avère malheureusement nettement moins à l'aise dans les scènes de vie réelle que dans la fantaisie. Une fantaisie qui, elle-même, déconcerte.

Car c'est à du Burton étrangement édulcoré, mouliné, ripoliné et propret qu'on a affaire ! Une image un rien surannée (de Philippe Rousselot, déjà là sur La Planète des singes), une musique estampillée "jolie" (son réalisateur fétiche changeant, Danny Elfman a suivi), une ballade au générique final (heureusement, c'est Pearl Jam, on aurait pu tomber sur pire), des scènes de famille un peu niaises (sauf quand l'humour prend le dessus), une morale réchauffée ("être terre-à-terre, c'est mal ; l'imagination, c'est bien")... Où sont donc passées les envolées gothiques, la touche macabre et les ricanements grinçants dont frémissaient les films précédents du transfuge miscasté de chez Disney ? C'est à se demander s'il ne regrette pas cette période de sa vie qu'il a si souvent dénigrée...

Et pourtant, à bien y penser, Big Fish est un film plutôt riche. Qui procède simplement à la greffe sur de nouvelles contrées cinématographiques de l'univers burtonien - qu'on reconnaît tout de même dans un certain nombre de critiques sociales, plus discrètes que jadis mais bien présentes : une voiture de bigotes écartée de la route non sans une certaine violence, la foule prompte au lynchage et les promoteurs immobiliers en prenant pour leur grade, etc. Avec un malicieux sens du détail et du clin d'oeil, le film - dont l'auteur va jusqu'à se livrer à quelques auto-citations (Edward au détour d'un plan sur une banlieue pavillonnaire, Sleepy Hollow dans une forêt sombre et brumeuse...) - ne cesse d'évoquer une mythologie cinématographique ne se cantonnant plus à Browning, aux flamboyants films d'épouvante et à la série Z : un vieil homme joue au banjo le morceau mythique et glaçant de Délivrance de Boorman, un personnage du nom de Soggy Bottom rappelle à la mémoire le groupe des trois larrons d'O' Brother des frères Coen, auquel le film fait d'ailleurs plus d'une fois penser, etc.

La réflexion du fils sur la blague racontée tellement de fois qu'elle n'est plus drôle, et qu'on redécouvre en se rappelant pourquoi elle nous faisait rire la première fois, peut nous mettre la puce à l'oreille : peut-être Tim Burton ne fait-il dans Big Fish autre chose que de redécouvrir pourquoi les bons sentiments et les clichés peuvent nous toucher ? L'entreprise, audacieuse, n'est pas complètement réussie, Hollywood - dans ce qu'il a de conventionnel et de bien pensant - n'étant jamais complètement absent. Traversé par un vrai souffle, le film offre néanmoins de formidables moments de poésie, et parmi les morceaux de comédie les plus drôles qu'il nous ait été donné de voir ces derniers temps.