Demain on déménage

Film français de Chantal Akerman

Avec Sylvie Testud, Aurore Clément, Jean Pierre Marielle, Natacha Regnier





Par Clara Schulmann
 
Sortie le 03-03-2004

Durée: 1h50

 

Une comédie comme seuls les pessimistes savent en faire

Difficile de nier la légèreté fluide et aérienne de ce film naviguant doucement, sans accroc, pour nous conter l’histoire de cette mère et de sa fille, qui se retrouvent sous le même toit.

L’une est professeur de piano, elle chantonne, elle danse, se meut avec bonheur dans le monde, souriant à la vie, même si celle-ci est dure parfois. L’autre fume nerveusement cigarette sur cigarette, elle porte des lunettes qui lui mangent le visage, elle doit écrire un livre érotico-romantique sans rien connaître à l’amour, s’habille comme un garçon. Elles n’ont a priori rien à voir, mais la perte d’un père et d’un mari les pousse l’une vers l’autre, dans ce grand appartement lumineux, qu’elles vont pourtant tenter de vendre. Se succèdent alors dans cet espace de vie devenu lieu de rencontre des gens très différents qui se parlent, échangent, se sourient, comme cela ne se voit plus ni dans la vie ni dans les films. Tellement d’ailleurs que cette facilité de rapports et de prise de parole pourrait en agacer plus d’un. Pourtant, le film de Chantal Akerman est à voir comme une comédie musicale, un ballet parfaitement chorégraphié, des paroles aux gestes en passant par les objets qui, tous, revêtent une dimension un peu magique, inhabituelle : le piano, les fleurs, le four, le poulet au citron, l’ordinateur, les sons provenant de la télévision, tout est sujet à discussion, tout existe pleinement parce tout est mis en relation avec autre chose, qui le fait vivre.

Une comédie musicale, fraîche, et surprenante, où les jeunes semblent pourtant avoir plus de mal à vivre que les vieux. C’est là où le film reste fidèle aux thèmes régulièrement traités par la réalisatrice. Dans La Captive également, l’appartement dont on ne sortait pas beaucoup non plus était en travaux, en friche, jamais terminé. A l’image de la mémoire, d’un poids familial, identitaire, historique qui pèse sur le quotidien de personnages en prise avec leur passé. Jeune ou vieux, chacun porte en lui des traces, des marques de ce qui a précédé sa venue au monde et qui détermine du coup son rapport aux autres, au monde. Chantal Akerman fait référence ici, mais avec grâce et humour, à la difficulté de ceux qui ont hérité d’une histoire tragique, à la «troisième génération», celle qui a pour filiation directe les camps d’extermination et la Shoah. Cette difficulté de vivre pousse pourtant tous ses personnages à en rencontrer d’autres, à se construire des univers particuliers, étranges. Le film possède donc un ton décalé, presque vieillot, qui charme par son inadéquation avec ce que le spectateur connaît et expérimente tous les jours. A nous d’en accepter l’étrangeté et de nous laisser guider par l’incroyable plaisir de jouer que nous transmet chacun des acteurs.