Five Obstructions

Film danois de Lars von Trier

Avec Lars Von Trier, Jorgen Leth, Alexandra Vandernoot, Patrick Bauchau, Claus Nissen


Sélectionné dans la section "contre-courant" de la mostra de Venise 2003


Par Simon Legré
 
Sortie le 20-03-2004

Durée: 1h30

 

Lesdits commandements

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Lars Von Trier est un étrange personnage dont l'univers aux repères formels distordus a donné une filmographie pour le moins singulière, tant aucun de ses films ne se ressemble.

Dès ses débuts, son triptyque en «E» (Element of Crime, Epidemic, Europa) livrait une troublante ballade foutraque, poétique et cauchemardesque sur la déliquescence de l'Europe moderne, sorte de BD kafkaïenne psychédélico-impressionniste. Puis vint le temps du sacrifice sado-maso: du grand mélo chrétien au romantisme moderne qu'était Breaking the Wawes à la tragédie musicale au dispositif ultra-technologique de Dancer in the Dark, en passant par le plaidoyer pour l'innocence retrouvée façon expérimentation formelle qu'était Les Idiots (naissance du dogme) jusqu'au minimalisme épuré d'un décor à la craie dans Dogville, cherchez le point commun. Lars Von Trier fait partie des éclectiques, des touche-à-tout. Ceux qui prennent un malin plaisir à varier les expériences. à vouloir réinventer le cinéma à chaque film. Parfois, ça marche à merveille et ça fait des étincelles (Dogville). Parfois ça patine dur, et ça laisse perplexe, comme ici. Five Obstructions est, en la matière, un nouveau défi déroutant, pour le cinéaste comme pour le spectateur. Postulat de départ : et si une oeuvre était recréable à l'infini ? Suit la démonstration de l'hypothèse, la preuve par cinq, en quelque sorte. Et, comme à toute expérience, il faut son cobaye, c'est ainsi que son compatriote danois, le réalisateur Jorgen Leth accepte de se prêter au jeu, à ses risques et périls. Car son ami Lars a décidé de le mettre à l'épreuve et de ne rien lui épargner. Sa mission : réaliser cinq remakes de son court-métrage L'Homme Parfait, essai warholien avant-gardiste et film préféré de LVT, en suivant les directives bien précises et parfois tyranniques du danois démago. Première "obstruction" imposée : un plan ne doit pas dépasser douze images par seconde. Deuxième "obstruction" : aller tourner dans l'endroit le plus sordide qu'on puisse imaginer. Troisième "obstruction" : faire un dessin animé. Vous avez compris l'ambition de l'entreprise... à chaque fois, Jorgen Leth remet tout en cause, hésite, se décourage, se ravise, déconstruit son film pour le reconstruire autrement, subit les critiques et reproches acerbes d'un maître d'oeuvre aussi impartial qu'insatiable. On obtient donc pour finir, parmi le champ des possibles, cinq déclinaisons d'un même film, radicalement différentes et pourtant étonnamment semblables, dont émerge un questionnement certes troublant : Five Obstructions est une bizarrerie réflexive où l'art se crée, presque en direct, sous nos yeux, comme jadis l'action painting donnait vie au troublant Mystère Picasso de Clouzot. On saisit bien l'intention : nous (dé)montrer que tout acte créatif relève d'un choix arbitraire, hautement aléatoire, et que, dans ce grand magma bouillonnant qu'est la création, l'artiste est confronté à une multitude d'options parmi lesquelles il lui faut trancher, sans jamais avoir la certitude d'avoir fait le bon choix. Sauf que cette délirante partie de ré-création cinématographique ludique jusqu'au premier quart d'heure finit vite par patauger, s'embourber et finalement, tourner à vide. A quoi joue donc Lars Von Trier ? Vrai génie trublion ou simple empêcheur de filmer en rond ? Un temps, Le Mystère Picasso nous effleure, l'espace des deux premières épreuves. Mais lorsque le réalisateur des Diaboliques provoquait le maître en duel, cela donnait un affrontement motivé par un véritable enjeu pictural et donc de cinéma. Ici, on a plutôt l'impression d'assister aux caprices pervers d'un rejeton sous acide (LVT) qui chercherait à tout pris à titiller les nerfs de sa maman soumise (Jorgen Leth), quitte à la pousser dans ses derniers retranchements. LVT donne tellement l'impression d'agir sous le coup d'une impulsion spontanée et quasi irréfléchie qu'on se demande vraiment comment prendre cet objet formaliste boiteux : hommage vibrant aux pouvoirs du septième art ? Analyse du processus de création ? Mise en forme de la grandiloquence mégalo d'un halluciné du ciné ? Malheureusement, là où ce drôle d'objet sur le désir perfectionniste et obsessionnel de sans cesse envisager la possibilité de remodeler une oeuvre à l'infini aurait pu susciter un réel pouvoir de fascination, le film s'englue tristement dans un néant ésotérique plus ennuyeux qu'autre chose. Les motivations de son réalisateur sont tellement obscures, ses enjeux stylistiques tellement vacillants que cette belle idée tordue ne trouve malheureusement pas dans son dispositif l'audace, ou tout simplement la cohérence susceptible de la porter à sa véritable hauteur. Heureusement, on sait de quoi LVT est capable. Ce n'est donc que partie remise?