Gerry

Film américain de Gus Van Sant
Scénario de Gus Van Sant, Matt Damon et Casey Affleck.

Avec Matt Damon, Casey Affleck.





Par Christophe Litwin
 
Sortie le 03-03-2004

Durée: 1h43

 

Le virage des Syrtes

Deux jeunes gens s’appelant tous deux Gerry décident de partir en randonnée dans les territoires désertiques du Sud-Ouest américain (Arizona, Utah). En chemin ils s’égarent. Le film retrace  la quête quasi-silencieuse de leur point d’origine, de leurs pas, ou tout simplement d’un lieu identifiable.

Leur errance inquiète se transforme lentement en agonie désespérée et absurde. Les différentes séquences du film lui donnent un caractère expérimental, comme s’il s’agissait d’un laboratoire où l’on testait avec méthode et cruauté les réactions et les capacités de résistance de deux personnages homonymes, deux «doubles», en fonction de leurs interactions, de leur marche, de leur épuisement, du lieu d’errance où ils se situent.

On est devant un des rares films qui renoue étroitement avec le sentiment de l’absurde sans essayer de reproduire les esthétiques kafkaïenne ou beckettienne, tout en réinventant leur nudité. Beaucoup n’y seront pas sensibles. Ils jugeront le film ennuyeux par sa quasi absence de dialogues, trouveront son esthétique carte-postalière et surfaite. Autant reprocher à Buzzatti  de ne rien raconter  dans le Désert des Tartares. En réalité, la puissance visuelle du film ne relève pas de la carte postale mais du tableau; la trame narrative non pas du fait divers, mais de la parabole.

Tableau : autant pour l’extraordinaire  travail sur la luminosité et les couleurs, que pour la manière dont ce film silencieux joue d’une minutie géométrique sur chaque plan, sur chaque mouvement des personnages (symétries, parallélismes, parcours en boucles, marches périodiques synchronisées et désynchronisées).

Parabole : pour la puissance symbolique de la narration (homonymie des personnages, progression insensible d’une agonie dont l’absurdité est de plus en plus manifeste). Dès le départ un décalage de quelques pas par rapport au «Trail of Wilderness» que les deux Gerry devaient suivre, les jette de manière imprévue dans un inconnu incommensurable que leur regard n’arrive jamais à embrasser. Gerry signifie aussi en anglais : déviation – donc encore variation imprévue, «clinamen».

Chaque choix a dès lors des conséquences impossibles à anticiper, complexifie de manière imprévue la tâche. Les personnages ne savent absolument pas s’ils s’éloignent ou se rapprochent d’une route, donc d’un salut, dont ils sont peut-être en fait tout proches – mais que chaque minute rend plus nécessaire. Ils se déplacent sur une boucle sans retrouver le point de départ – au mieux retrouvent-ils le point à partir duquel ils se sont perdus. Le dénouement surréel de ce film, sur le lac salé, renforce encore sa puissance symbolique et évocatrice : une transposition cinématographique de Julien Gracq.

Ainsi, quand d’aucuns s’ennuieront profondément devant la projection de ce film, d’autres y trouveront une force poétique capable de produire une émotion qui, à l’inverse du sensationnel, perdure et se revivifie sur deux durées : celle de la vision du film, celle de la méditation qu’il engage.