Flying With One Wing
Tani tatuwen piyabanna

Film sri-lankais de Asoka Andagama

Avec Anoma Janadari, Gayani Sudharshani, Mahendra Perera...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 04-02-2004

Durée: 1h21

 

La femme est un homme comme les autres

Quatrième long métrage d'un chargé de communication à la Banque centrale du Sri Lanka, Flying With One Wing est un objet cinématographique pour le moins étrange. Pamphlet cinglant contre le sort infligé aux femmes de ce pays, le film suit le parcours d'un personnage féminin travesti en homme pour échapper à sa condition. Rodé à la prise de précautions (éviter la douche collective de ses camarades de travail, par exemple), il parvient à duper son monde. Un collègue homosexuel s'éprend de lui, et même sa femme semble ne pas être dans la confidence. Jusqu'au jour où un clinicien découvre la supercherie...

N'excluant pas l'humour de cette fable - où d'ailleurs aucun personnage n'a de nom -, Asoka Handagama fait cependant durer des scènes de prime abord légères (un patron pelote sa secrétaire, un mari et sa femme se chamaillent pour savoir si les rideaux resteront ouverts ou fermés pendant l'amour...) jusqu'à les rendre insupportables et instaurer le malaise. De même, il joue sans lésiner de la répétition pour faire sentir le poids que portent les femmes dans une société phallocrate.

Pour donner tout son poids à son discours, le réalisateur ose des choix esthétiques étonnants. Ainsi les dialogues sont-ils systématiquement relégués hors-champ, sauf à la fin, lors d'une scène de révélations particulièrement puissante, où le champ-contrechamp cède la place à des panoramiques fiévreux et où la parole est enfin rendue aux personnages. Dans le propos cruel de cette scène, qui concentre toute la colère désabusée du film, être homme ou femme ne correspond pas à une identité sexuelle mais à un rôle social, si bien ancré dans les mentalités qu'il importe peu à une femme que son mari soit un homme ou non, du moment qu'il apporte de l'argent au foyer et la rappelle à l'ordre lorsqu'elle oublie ses tâches ménagères... Les "vrais" hommes du quartier ne l'entendront pas de cette oreille, eux qui ont été bafoués dans leur amour-propre viril. Mus par une irrépressible envie de lyncher l'imposteur, ils n'auront de cesse qu'il n'ait été dûment puni.

Handagama confirme ici, en y adjoignant un tremblement de caméra traduisant l'urgence et la rage du discours, le sens du plan fixe et de la saynète qui faisait le prix de son précédent long métrage, This is my moon - et qui pourrait en faire une sorte de Guiraudie asiatique... Il parvient même à transformer en partis pris formels les marques du cruel manque de moyens qui frappe la production cinématographique de son pays. La post-synchronisation calamiteuse participe en effet de l'étrange force du film, qui tient autant à sa naïveté qu'à sa brutalité, toutes deux se rejoignant dans la caricature à gros traits qu'offre le réalisateur de la société ceylanaise.

Amateurs de films étrange(r)s, précipitez-vous. Seules trois copies sont projetées en France, toutes trois en région parisienne...