Chemins de traverse

Film français de Manuel Poirier

Avec Sergi Lopez, Kevin Miranda, Lucy Harrison,Mélodie Marcq





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 10-03-2004

Durée: 1h41

 

Impasse

Manuel Poirier n'a pas eu de chance : j'ai vu son film entre les deux épisodes de Nos Meilleures Années, cette saga de six heures destinée à la télévision italienne, dont je me méfiais et que j'allais voir à reculons, uniquement pour vérifier les insolites raisons de son succès auprès du public de cinéma. Comme le film est exploité en deux épisodes, je pensais qu'une pincée de la première partie suffirait à conforter ma stupide réticence a priori.
Non seulement je suis allé voir l'atto secondo, mais je regrette presque qu'il n'y en ait pas un troisième. Il y avait longtemps qu'une histoire ne m'avait pas fait sourire, rire ou pleurer avec autant d'efficacité discrète. Ah, si les téléfilms de nos soirées sortaient tous de ce tonneau, le cinéma aurait du mal à survivre. Ce long récit (40 ans de la vie d'une famille) rejoint les grands romans populaires, comme les Misérables, avec ces personnages qui se perdent et se retrouvent, leurs chagrins et leurs joies, les bonheurs paisibles et les drames imprévus. Ce récit nous fait mesurer à nouveau le drame des années de plomb, en Italie, qu'évoque également le Buongiorno, notte de Bellocchio. Le miracle c'est que l'invention permanente du scénario échappe à la mièvrerie, au mélo, au conventionnel. Les héros de l'histoire sont menés par un destin aléatoire qui déjoue les pièges habituels du déjà vu et des rails habituellement empruntés. Les scénaristes nous prennent en permanence à contre-pied, (sauf, peut-être, à l'ultime fin qui sacrifie un peu trop au happy nding.)
On finit par imaginer que, à la séance suivante, une autre histoire pourrait se développer sur l'écran, comme si le film était une matière vivante… Un seul regret : destiné à la télévision, Nos meilleures Années a été tourné en video puis transféré en 35mm pour l'exploitation cinéma, ce qui donne une qualité d'image souvent très médiocre, surtout dans les plans d'ensemble ensoleillés. C'est tout de même assez triste de voir, en 2004, une image moins bonne que celle des frères Lumière (alors que le son fait, lui, des progrès évidents.)

Mais quittons ce chemin de traverse pour retrouver ceux de Manuel Poirier. Hélas, la comparaison est cruelle : les trouvailles, l'humanisme et le sens de l'ellipse cèdent la place à un cinéma besogneux et court d'idées. Le sujet, emprunté au romancier espagnol Martinez de Pison, décrit pourtant une situation intéressante : le regard lucide et critique que porte un adolescent aux tribulations velléitaires d'un père dépassé par les évènements et sur sa relation catastrophique avec les femmes. Mais une réalisation lourdingue et répétitive plombe irrémédiablement les possibilités du scénario. Ce ne sont que petits déjeuners quasi muets qui enchaînent avec les déambulations d'une Mercedes (freinage, arrêt moteur, frein à main, ouverture portière droite, ouverture portière gauche, fermeture portière droite, fermeture, etc.) tandis que toutes les voitures de la route nationale traversent inlassablement le champ en gros plan et en stéréo, précédées d'une approche moteur d'au moins trois kilomètres. Tout cela devient assez vite fastidieux.
Le jeune Kevin Miranda semble déjà statufié pour le musée Grévin et les actrices ont, malheureusement, un rôle beaucoup moins développé que les automobiles (peut-être parce que ce scénario est autobiographique, selon les confidences du
réalisateur ?) Bizarrement, Sergi Lopez s'est fait la tête de Victor Lanoux dans Louis la Brocante (il tente d'ailleurs d'être brocanteur et s'appelle Victor) : serait-ce un hommage discret ? Là, non plus, je n'ai pas de réponse. Reconnaissons que c'est vraiment très injuste d'être vu après un chef-d'oeuvre.