Kamosh Pani

Film français de Sabiha Sumar
Montgolfière d'argent/Prix FIP-Prix du public au festival des 3 continents, Nantes 2003

Avec Kirron Kher, Aamir Malik, Arshad Mahmud, Salman Shahid, Shilpa Shukla


Léopard d'or/Prix d'interprétation féminine/Prix du jury oecuménique au festival de Locarno 2003


Par Frédéric-Pierre Saget
 
Sortie le 25-02-2004

Durée: 1h39

 

Quand le rire s'efface...

Tout commence dans un petit village joyeux du Pakistan. Salim aime Zoubida et il rit avec sa mère Aïcha. Tout le monde assiste aux mariages dans une grande joie. Le barbier mime les danseuses, il se moque de la fiancée et chacun s’amuse.

Mais le premier film de fiction de Sabiha Sumar commence en 1979, alors que le général Zia vient d’arriver au pouvoir avec la ferme idée d’islamiser le Pakistan. Les fondamentalistes musulmans, eux, ne rient pas. Ils convainquent Salim de les suivre dans leur entreprise, ce qui est loin de plaire à sa mère qui avait construit toute sa vie autour de son fils. Et quand les Sikhs, éternels rivaux des musulmans, arrivent dans le village, le passé remonte et vient compliquer un peu plus la vie d’Aïcha. On n’est jamais heureux très longtemps.

Kamosh Pani  fait partie de ces films qui tentent de relever un défi classique, à savoir lier l’histoire, ici celle d’une femme, et l’Histoire. Ce n’est jamais simple, il faut être un virtuose pour y parvenir parfaitement, et Sabiha Sumar ne remplit son contrat qu’à moitié. L’histoire d’Aïcha, rescapée des suicides que s’imposaient les Sikhs en 1947 pour échapper au déshonneur d’être prisonnière des musulmans, n’est pas bien exploitée. Servie par des procédés usés et fatigués comme le soudain-flash-back-elliptique-en-image-surexposée, elle est évincée par l’Histoire qui, elle, est fort bien peinte. Aïcha n’apparaît que trop sporadiquement et nous finissons par ne plus nous intéresser à son destin pourtant si dramatique.
La lente dégradation du Pakistan, narrée au travers de Salim, est, quant à elle, passionnante. Sabiha Sumar choisit un angle d’attaque original pour traiter ce sujet : le rire. Le rire joyeux, omniprésent dans la bande-son des vingt premières minutes du film, s’efface au fur et à mesure. Faisant place, dans un premier temps, au rire féroce des fondamentalistes musulmans, il est ensuite remplacé par la prière. Cette prière est écrasante, oppressante, elle fait régner la loi du silence sur la ville. Puis ce sont carrément les cris de haine qui viennent violenter nos oreilles. Dans la toute dernière séquence, la bande-son atteint son point de non-retour avec un silence de mort, au sens premier du terme. Ce travail sur le son est relayé par le travail sur les personnages : Sabiha Sumar met en scène un triangle de caractères en opposant le barbier comique et le fondamentaliste appelant sans cesse à l’ordre. Le fondamentaliste réprouve les plaisanteries du barbier qui refuse de se plier à la loi du "on ne rie pas, on ne joue pas". Salim, qui passe d’un camp à l’autre durant le film, fait le lien entre les deux et souligne la victoire des fondamentalistes, victoire déjà énoncée par la bande-son.
Finalement, Kamosh Pani est un bon film. Certes, les images ne sont pas d’une grande puissance et le personnage d’Aïcha gâche plus la réflexion de Sumar qu’il ne la porte, mais le travail de cette réalisatrice sur le son est passionnant et donne à la représentation de l’Histoire une force inouïe.