Eleni
The weeping meadow

Film international de Theo Angelopoulos

Avec Alexandra Aidini, Nikos Poursanidis, Giorgios Armenis


Compétition festival de Berlin


Par Clémentine Gallot
 

Durée: 2h50

 

Calendes grecques

Le cinéma d´Angelopoulos a ses admirateurs (je n'en suis pas).

Parti à la conquête de Berlin (seul prix manquant sur l'étagère) le cinéaste grec a demandé que la projection de son douzième film ait lieu un 12 février. Ce traitement de faveur n'a pas su ralentir la désertion progressive des spectateurs.
Ce nouveau projet se lit comme une « élégie du destin humain » et prend la forme d'une trilogie qui couvre tout le XXème siècle. Vaste programme.

Eleni (en anglais, The weeping meadow) débute en 1919 à la fuite de la communauté grecque d'Odessa et prend fin en 1949, avant la guerre civile.
Angelopoulos (et donc, le cinéma grec tout entier) investi de cette mission, se tourne vers la grandeur passée de la nation grecque, de manière aussi protocolaire que pesante (certains diront « poétique »).

Un des débats que suscite généralement l'œuvre d'Angelopoulos est l'emploi des personnages : ici, un jeune couple vibre au gré du mouvement -décousu- de l'Histoire.

Les deux protagonistes sont un accordéoniste, Alexis et sa femme Eleni, enlevée, comme sa lointaine mémé. Le cinéaste récuse la psychologie conventionnelle à tel point que les personnages existent peu ou pas. Ces figurines, qui n'ont d'existence qu'historique (et/ou musicale), seraient dispensables sans les nécessités du contexte qui les anime.
Par ailleurs, une épaisseur des caractères serait apparemment incompatible avec le souci du cadre et de la composition (plans larges, agencement stratégique des éléments). Sans relation d'intimité aucune avec ces silhouettes fantomatiques, le spectateur est abandonné aux paysages et rendu tributaire lui aussi des rebondissements de ce scénario alambiqué. Dérobés à Tarkovski, défilent des paysages désertés, terrains humides et ciels plombés plongés dans une eau opaque. Ainsi, les exilés arrivés par la mer, pris entre deux reflets, repartiront par la même voie.
L'article de Rivette sur « le travelling de Kapo », traitait de l'abjection au cinéma.
Matraqué d'interminables travellings et panoramiques, on en ressort avec peine, comme d'une noyade. De cet épanchement -légitime-, l'aspect légèrement malhonnête réside dans l'usage immodéré du pathos (patrimoine national au même titre que la feta ?).
Serge Daney, dans Persévérance, parlait des différents rapports du cinéma à l'Histoire, selon les pays : il y aurait parfois « quelque chose de l'ordre de la fondation, du projet mythologique ». Inondations bibliques, moutons égorgés, jumeaux fratricides jalonnent ainsi la première partie de cette sainte trinité cinématographique.

Fuir ou périr. Que reste t-il de cette fresque démesurée, déballée dans le mépris total d'un  public par ailleurs effaré ? Cet encombrant désastre est sauvé des eaux, in extremis et au bout de 2h30 quand quelque chose enfin se déclare. Ce chant au rythme flottant, qui était d'abord un délayage, finit par se doubler d'une mélopée où musique et lamentations fondent une écriture rituelle. On est forcé de reconnaître que la tristesse confère, de fait, une certaine beauté. «La tristesse durera toujours » et la Grèce, rendue à son austère splendeur, n'en finit par de pleurer les siens. Angelopoulos rend compte avec exactitude des composantes de la douleur et d'une blessure inconsolable.

Intercesseur de cette charge colossale, le cinéaste semble porté par « cet orgueil qui consiste à vouloir représenter un état terminal ou une mémoire légendaire ». Cette opération, qui nous plonge en plein détricotage historique, est finalement rendue à la logique d'une pure mise en scène.