Extrano

Film argentin de Santiago Loza
Festival international de Rotterdam- En compétition

Avec Julio Chàvez Valeria Berttuccelli Raquel Albeniz





Par Simon Legré
 
Sortie le 23-07-2003

Durée: 1h25

 

Le ballet des fantômes

Il y a des films qui relèvent du songe et de l'impalpable. Si on se laisse emporter, le voyage est enchanteur. Si on s'y refuse, on s'égare à la croisée de chemins qui ne mènent nulle part. Depuis quelque temps, l'Argentine nous fait parvenir de troublants objets filmiques non identifiés hantés par la lancinante obsession du chaos. Sorti l'été dernier dans un désert total, ce film exigeant d'un nouveau venu prometteur, Santiago Loza, est un ballet silencieux, une errance âpre qui mérite tous les égards. En espagnol, «extraño» signifie «étranger à», «indifférent à». étranger à sa vie, indifférent à celle des autres, le personnage de ce film, Axel, évolue dans un univers parallèle. Un univers où les mots n'auraient pas d'importance, où les questions n'auraient plus besoin de réponse. Ces mots-là restent ancrés dans un silence pesant, presque dérangeant. Revenu de tout, Axel survit dans un monde où, semblable à l'étranger de Camus, il n'a plus sa place depuis longtemps. Sans passé ni futur, Axel est hors la vie. On le voit vivre comme lui se regarde vivre, il se fiche de tout et ne s'intéresse à rien. Un dilettantisme apparent, mais au fond, un mal qui le ronge à petit feu. Un mal dont il ne connaîtra pas la cause. Seul le présent compte, ce présent qui lui file entre les mains, tel du sable fin, mais qu'il ne vit pas réellement. Son présent, c'est une surface plate, opaque et impossible à creuser. Un jour il rencontre Erika, une cinéaste amateur enceinte et célibataire. Il s'installe chez elle, partage sa solitude, son lit , ses occupations. Mais les partage-t-il vraiment ? La force de ce film impressionnant tient dans la simplicité de son dispositif : cette lente avancée dans les ténèbres en vol plané, sans accroches ni guide. Par sa façon de refuser le sensoriel pur au profit d'une dureté cérébrale désincarnée, le film évoque la suite de tableaux allégoriques en vigueur chez Kieslowski ou encore les visions d'apocalypse de Kiyoshi Kurosawa: des plans magnétiques sur des décors dépouillés d'une effrayante et radicale concision, une suite de tableaux impressionnistes rythmés par des travellings fluides, vraies bouffées d'oxygène qui accompagnent les déplacements du héros. Des trajets en train, en bus, qui le ramènent toujours à son point de départ. Ce film est donc un arrêt pictural dans le temps, un panneau stop sur la route de la vie. Cette pépite minimaliste atteint une émotion âpre, inextinguible en ce qu'elle enregistre la présence de l'absence, feignant le mouvement pour toujours rester en sur-place. Cette mélancolie désespérée gagne en fulgurante beauté par l'interprétation fragile, sèche de Julio Chàvez, l'interprète d'Axel, qui, tel le fantôme cassavetien de Ben Gazzara dans Meurtre d'un bookmaker chinois, imprègne le film d'une présence écrasante : dans ses silences, le comédien rend palpable cet effroyable entremêlement d'horreur et de solitude, de terreur et d'apaisement.