Bonjour, la nuit
Buongiorno, notte

Film allemand de Marco Bellocchio

Avec Maya Sansa, Luigi Lo Cascio, Giovanni Calcagno, Pier Giorgio Bellochio


Meilleure contribution pour le scénario (Venise 2003) Prix FIPRESCI (European Film Academy)


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 04-02-2004

Durée: 1h45

 

Huis clos à l'italienne

Dans les années qui suivirent la secousse de mai 68, des mouvements révolutionnaires violents agitèrent l'Europe, spécialement en Allemagne (Rote Armee Fraktion, de Baader) et en Italie (les Brigades Rouges). Ils se situaient dans la mouvance de la Gauche Prolétarienne française et pratiquaient les enlèvements et les meurtres de personnalités politiques ou de grands industriels. La France fut relativement épargnée par cette violence à l'exception de l'assassinat du PDG de Renault, Georges Besse, exécuté par un commando d'Action Directe. Si l'Allemagne semble assagie, l'Italie est toujours concernée par les années de plomb puisque des assassinats politiques ont encore eu lieu en 1999 (Massimo d'Antona), 2002 (Marco Biagi) et 2003 (Emanuele Petri). Buongiorno, Notte traite donc d'un problème toujours d'actualité dans la Péninsule.

Marco Bellocchio appartient à la génération qui a traversé cette période bouillonnante et l'a même précédé, comme Godard, puisque son premier film (Les Poings dans les poches, qui règlait ses comptes avec la vie de famille) date de 1965. Contrairement à Bertolucci qui ne semble plus voir dans cette grande secousse idéologique qu'un prétexte à érotisme mondain, Bellocchio reste fidèle aux préoccupations de sa jeunesse et nous offre, après le superbe L'Ora di religione de l'an dernier, l'étude du groupe de jeune gens (trois garçons, une fille) qui a séquestré Aldo Moro durant deux mois, en 1978, avant de l'assassiner.

Le prologue du film est remarquable : un faux couple de jeunes mariés visite l'appartement, au centre de Rome, qui va servir de lieu de détention pour le futur séquestré. Une mise en scène sèche et efficace installe tout de suite un malaise générateur d'une tension inquiétante. Une fois l'enlèvement réussi (en abattant les cinq gardes du corps), le quatuor enferme l'homme politique dans une cachette ménagée derrière la bibliothèque et Bellocchio nous décrit la vie quotidienne des ravisseurs et du prisonnier durant les semaines qui précèdent l'exécution. Ils sont suspendus à l'écoute de la télévision, qui alterne les jeux imbéciles et les reportages sur le traumatisme subi par la classe politique, préparent le minestrone et discutent avec leur prisonnier. Seule Chiara, la jeune femme, maintient une activité professionnelle normale en reprenant son poste de bibliothécaire après quelques jours de vacances fictives aux sports d'hiver (ses collègues la félicitent pour son teint halé obtenu par la lampe à bronzer !) Après deux mois de « procès », Aldo Moro sera abattu. Comme on le voit, il ne s'agit pas d'un vaudeville.

Le récit s'appuie surtout sur le personnage de Chiara et sa foi dans la révolution qui va céder progressivement la place au doute. C'est de cette scénarisation que naît ma principale réserve à propos du film. Comme il s'agit d'une histoire réelle, étayée par de nombreux documents d'actualité, on accepte mal l'introduction des éléments de fiction qui se glissent dans ce récit. La vie professionnelle de Chiara et sa relation avec les collègues paraissent artificielles. Le scénario qu'écrit le petit ami de Chiara, intitulé Buongiorno, notte (idée inspirée par un scénario retrouvé dans la serviette d'Aldo Moro abattu), n'apporte rien au drame qui se noue dans la vie de la jeune femme. Il semble étrange que ces « brigadistes » tellement politisés se contentent de parcourir quelques journaux et de regarder les programmes de la RAI sans avoir jamais de contact apparent, durant deux mois, avec l'organisation qui a commandité l'enlèvement. Par contre, on aimerait en savoir plus sur l'existence réelle et passée du quatuor. Pourquoi avoir changé leurs noms alors qu'Aldo Moro a gardé le sien ? Que sont-ils devenus ? Anna Laura Braghetti (la vraie Chiara) a écrit un livre sur l'enlèvement, Le Prisonnier, dont le film est inspiré. Ni elle, ni ses compagnons ne sont donc emprisonnés ? Un autre regret, plus personnel, concerne la présence physique du séquestré. J'avais espéré, à cause des premières séquences, que Bellocchio nous le ferait seulement entendre sans jamais le montrer, nous mettant ainsi dans la même situation que Chiara et nous permettant d'imaginer le prisonnier plutôt que de le voir incarné par un acteur, aussi vaguement ressemblant et bon qu'il soit. Il me semble qu'une telle absence aurait donné plus de force au film. (Bellochio déclare avoir été tenté par cette possibilité mais qu'il avait progressivement réintroduit le personnage durant le montage : on peut regretter qu'il ait abandonné ce parti pris.)

Ces réserves, qui expriment un sentiment de porte-à-faux éprouvé par ce mélange fiction / réalité, ne nous conduisent pas à minimiser  les grandes qualités de l'œuvre. Elles ne doivent surtout pas vous détourner d'aller voir ce film intéressant à plus d'un titre, principalement parce que tout manichéisme en est totalement exclus. Bellocchio éprouve une empathie certaine pour ses terroristes qui sont présentés comme des utopistes dangereux, mais « normaux » et accessibles au doute. Même chose pour Aldo Moro qui n'est pas dépeint comme une canaille politicienne, mais comme un vieil humaniste confronté à un destin tragique et injuste. Finalement, la boucle est bouclée avec Les Poings dans les Poches : il s'agit toujours du rapport avec le Père, mais la maturité a rendu Marco Bellocchio nettement plus indulgent.