Anatomie de l'enfer

Film français de Catherine Breillat

Avec Amira Casar, Rocco Siffredi





Par Simon Legré
 
Sortie le 28-01-2004

Durée: 1h15

 

Anatomie d'un naufrage

Evoquant l'impossible contrat noué entre un homosexuel et une fille suicidaire, la réalisatrice au nom de soufre adapte son roman Pornocratie, poursuivant ainsi son infatigable croisade analytique à l'encontre du "génocide" des femmes. Cette fois, Anatomie de l'enfer marque une limite dans la représentation cinématographique de sa réflexion.
Tâche délicate : comment définir le cinéma de Catherine Breillat ? à travers son oeuvre, il semble qu'elle n'ait eu de cesse de mettre en image la sexualité féminine comme expression de la cérébralité. Elle n'élève la pornographie à une puissance qui dépasse les limites même de l'acte sexuel que pour mieux l'ériger à un statut de droit, symbole de liberté. Mais le sexe pour Breillat, c'est avant tout affaire de regard : celui que porte en général la femme sur son propre sexe est, selon elle,faussé car «dans ce monde où l'on étouffe votre conscience», pour reprendre ses termes, il a, et c'est bien pour elle la tragédie, subi et intégré celui des hommes : il est rarement autre chose qu'un écho, un contrecoup du regard masculin. En tant qu'artiste, la «mission»  de Catherine Breillat aurait pour but de mettre à nu, loin de tout compromis, cette vérité d'un regard «neutre», vierge de toute opinion phallocrate, et donc d'établir un regard qu'elle estimerait être le moins faussé possible. Il y a donc l'idée de quête chez Breillat, mais aussi de pureté.
Dans ce nouvel opus, une jeune femme paie un homosexuel déniché dans une boîte gay pour s'enfermer avec elle dans une villa au bord de la mer. Enjeu du dispositif : «la regarder par là où elle n'est pas regardable», autrement dit faire émerger la vérité de la femme d'un regard enfin authentique, car prétendant aimer les femmes, les gays les aiment donc «moins mal» vu que (et c'était là toute la démarche de Romance) le mâle hétéro ne vise hélas qu'à anéantir un sexe qu'il sait ne pas être réellement faible.
Ces derniers temps, on était en droit d'aimer Catherine Breillat. Sex is Comedy lui avait permis joyeusement de sortir de sa propre prison en filmant avec la grâce fragile d'une première fois ses acteurs avec lesquels elle semblait s'être réconciliée. A ma soeur et Brève Traversée lui offraient la possibilité de revenir à des préoccupations purement cinématographiques : dans les deux cas, une forme de récit filmique servait d'axe de résistance à tout dérapage discursif et amenait l'auteur à cadrer véritablement son propos. Mais là, c'est comme si la réalisatrice de 36 Fillette faisait table rase de toutes ces étapes qui faisaient le prix de ses précédents long-métrages. Nous ne sommes plus dans le romanesque, mais dans la monstration,  dans la théorie filmée. Il ne reste donc plus rien, si ce n'est une parabole desséchée et indigeste digne d'une étudiante en maîtrise de sexologie. Un théorème de Pythagore au féminin aussi figé que l'interprétation du bilan comptable d'une usine d'emballage en plastique. Le discours ? Le même que d'habitude, la solennité en plus. Plaqué sur les images, dont la portée s'avère vite oblitérée par la voix-off de la cinéaste qui, dans une note d'intention vibrante, affirme avoir voulu revenir à «certaines émotions du cinéma muet»... Soit. Après tout, l'incandescence de la lumière sur les corps leur donne une beauté presque immatérielle. Mais à part ça, on patauge littéralement entre un conglomérat informe de propositions de cinéma jamais abouties et un  salmigondis théorique dont l'inanité littéraire laisse perplexe («les hommes veulent faire du sexe de la femme une bouillie sanglante afin d'y faire apparaître le visage de Dieu» ou encore «le sexe de la femme, ce triangle funèbre semblable à la nuque courbée de l'esclave»...). Alors on fait des efforts, on relie sa note d'intention, pour voir si un détail du film nous aurait échappé... Mais, lorsque l'on découvre, atterré, qu'elle assimile la boîte de nuit du début à une «allégorie de l'humanité», ça commence vraiment à faire beaucoup. La prétention d'un tel verbiage laisse sans voix, on ne peut que jeter l'éponge. Comme si Breillat, fidèle à son poste de pourfendeuse matoise, prenait un malin plaisir à touiller dans sa bassine usagée une série de vignettes tout aussi peux ragoûtantes, censées baliser le chemin de croix de ses deux pantins sur l'échiquier du désir : boire cul sec un verre d'eau imbibé de sang menstruel, s'amuser avec le manche en bois d'une pioche dans le corps de sa partenaire endormie, massacrer à coups de pieds un oisillon, contempler l'héroïne, les bras tendus en état de sanctification, observant le Christ au-dessus de son lit (bonjour la métaphore)... Sauf que stop, un moment arrive où ces enfantillages onanistes doivent prendre fin, quitte à laisser notre partenaire s'amuser en solitaire. Car, même armé de la meilleure des volontés, on a beau tourner et retourner le film dans tous les sens, force est de constater que celui-ci se dérobe littéralement à notre approche : comme l'homme, qui, chez Breillat, se débine face  à celle qui le désire, le film se refuse à nous, fermé de l'intérieur par la combinaison d'un code que nous ne pouvons pas connaître. Ou plutôt que nous ne voulons plus tenter de connaître. Anatomie de l'enfer est donc un film qui compte beaucoup sur ses effets, mais qui en oublie vite ses joueurs. Les seules fois où l'agacement laisse place au rire, c'est pour mieux s'esclaffer devant des moments de comiques involontaires désormais mémorables (R. Siffredi s'adressant à A. Casar qui se taillade les veines : «Pourquoi faites-vous ça ?» «Parce que je suis une femme !» Ou encore : «Vous avez voulu me tuer, cette nuit, n'est-ce pas ?» «Comment le savez-vous ?»). Un comble. Le jeu mono expressif de Rocco Siffredi - soyons honnêtes : on n'en attendait pas autant de lui -, affublé de longues tirades cornéliennes, n'arrange en rien les choses. C'est sa partenaire Amira Casar, qui, lui volant littéralement la vedette, sort triomphante de cette galère déjà chargée. Elle est la lumière au bout du tunnel. Avec une poignante conviction, l'actrice séraphique au visage byzantin, mise à nu dans tous les sens du terme, parvient à se fondre dans cet univers épineux tout en conservant un état de grâce stupéfiant. Sa performance est tout aussi salutaire que celle accomplie jadis par sa consoeur Caroline Ducey dans Romance. C'est elle, notre bouée de sauvetage, la raison de croire à l'avenir de ce désastre. Arrivés au terme d'une longue heure et quart de semi somnolence, Breillat se contente de nous «rendre service» en nous achevant définitivement avec une morale plombée digne de la prévention pour la sécurité routière. Si vraiment celle qui fût scénariste chez Fellini et Pialat a par la suite quelque chose de fulgurant, de renouvelé à dire sur la virilité des vendeurs de glace à Montevideo ou encore sur le rapport de séduction entre un tiramisu et un éboueur luxembourgeois, c'est avec le plus grand plaisir qu'on la suivra. Mais en attendant, cet énième évangile selon sainte Catherine fait mal. Malheureusement, pas au bon endroit.