Femmes en miroir

Film japonais de Kiju Yoshida

Avec Mariko Okada, Yoshiko Tanaka, Sae Issiki, Hideo Murata, Tokuma Nishioka





Par Simon Legré
 
Sortie le 02-04-2003

Durée: 2h09

 

Leçon de cinéma, leçon d'histoire, leçon d'humanisme

Hiroshima, cinquante ans après. Trois femmes, trois absences. Il y a là la grand-mère Aï Kawase, qui a élevé sa petite fille Natsuki. Et puis Onoue Masako, qui est peut-être Miwa Kawase, la fille de Aï Kawase, qui a disparu il y a 24 ans. Onoue Masako n'en sait rien, ne sait pas, elle n'a plus aucun souvenir…

Le souvenir d'Hiroshima revient comme une  litanie dans la mémoire traumatique japonaise. Tache indélébile d'une métastase incurable, vécue  comme le cancer du XXème siècle. Le film de Kiju Yoshida vient apporter son petit caillou blanc à cette lutte schizophrène pour et contre l'oubli. Femmes en miroir met en effet en perspective trois générations de femmes poursuivies par le fantôme d'Hiroshima. Une descendance laborieuse, placée sous le signe de la perte et de l'abandon. D'une grande pureté visuelle, le film joue sur l'opacité lumineuse, la demi-teinte et le clair-obscur.

Le film s'ouvre sur une sensation de vide, de silence recueilli, suggérant le gouffre laissé dans les consciences. L'absence, les ombres fuyantes, la mémoire qui vacille, Kiju Yoshida construit son œuvre sur la fragmentation et la résurgence. Les souvenirs affluent par bribes puis s'effacent, suivant le mouvement de va-et-vient de la mer dans le port d'Hiroshima…
Le réalisateur opère à tâtons, sans remuer le couteau dans la plaie, insufflant des fragments de vérité dans un murmure, qu'il brouille aussitôt. Des images lancinantes remontent peu à peu, autant d'archives intimes, si douloureuses, si lourdes à porter : un hôpital à ciel ouvert, une petite fille criant sur la plage, un soldat américain irradié. C'est par le spectre d'un miroir brisé, symbolique hautement suggestive, que l'on se rend témoin des destins superposés de ces trois femmes, meurtries dans leur chair et leur âme. Trois femmes qui, littéralement, portent en elle l'héritage d'Hiroshima. Qui sont-elles ? D'où viennent-elles ? Les identités restent floues, incertaines. Un voyage cathartique sur le lieu du drame suffira-t-il à les révéler à elles-mêmes et à exorciser leurs blessures ?

Essai sur la mémoire et la transmission, Femmes en miroir est un sublime poème en contre-jour, autant qu'un plaidoyer humaniste, qui rappelle le chef-d'œuvre d'Alain Resnais et Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. La bombe atomique n'a ni amis, ni ennemis, nous dit-on, elle tue et ravage tout sur son passage. Une ultime métaphore vient clore le film, avant que l'image ne s'estompe et ne se dilue dans une blancheur opaque: celle d'un soleil rouge sang, tandis qu'on voit se dessiner en ombre chinoise la silhouette d'une enfant jouant innocemment derrière un paravent. A cet instant, trois générations, et toutes celles qui suivent, sont réunies dans un même tableau : celui de la vie qui continue et triomphe du malheur.

Le moindre pli de l'espace, scruté sous la forme d'un quadrillage aiguisé à l'extrême, l'assemblage de fils tendus, coupants, d'où jaillissent une émotion et une gravité jamais solennelles font de cette œuvre élégiaque un grand film sur le désastre identitaire d'un tabou national.