Le Dernier Samouraï
The Last Samurai

Film américain de Edward Zwick

Avec Tom Cruise, Ken Watanabe, Timothy Spall, Tony Goldwin, Billy Connoly, Hiroyuki Sanada





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 14-01-2004

Durée: 2h24

 

PORTRAIT D’UN RENEGAT

Bienvenue au Club! Tom Cruise a rejoint Alain Delon et Forest Whitaker. Plus que quatre postulants, et on pourra faire un remake de Kurosawa avec un casting de rêve… C’est tout de même curieux la fascination qu’exercent ces mercenaires nippons sur la gent cinématographique.

Le brav’ capitaine Algren est hanté par les massacres d’Indiens auxquels il a participé durant la conquête de l’Ouest et il tente de noyer dans l’alcoolisme cette culpabilité qui le ronge. Nous sommes en 1876: le Japon émerge du Moyen Age et le jeune empereur Meiji estime que la meilleure façon d’amener son pays à la modernité est de le doter d’une armée équipée de canons et de mitrailleuses, point de vue discutable mais qui fait bien l’affaire des marchands d’armes occidentaux et pas du tout celle de Katsumoto, le dernier des Samouraïs.

Il refuse cette évolution condamnant sa caste et entre en rébellion contre le pouvoir central, (tout en restant dévoué à l’Empereur, curieuse ambiguïté éminemment japonaise…) Il affrontera bientôt le capitaine Algren qui a été engagé comme instructeur de la nouvelle armée japonaise, vu ses brillants états de service. Hélas, malgré leurs fusils modernes, les recrues encore novices se font massacrer par les redoutables samouraïs armés de sabres et le capitaine Algren est fait prisonnier après un corps à corps homérique. Il va vivre durant des mois au contact de ces guerriers et, séduit par leur culture, leur sens de l’honneur et leurs pratiques guerrières, finalement basculer dans leur camp.

Ce scénario, pas pire qu’un autre, illustre une fois de plus la tendance actuelle du cinéma américain à prendre désormais le parti des ennemis d’hier. Entre les Indiens des films de John Ford (" un bon Indien est un Indien mort ") et ceux de Danse avec les loups, entre les Japonais sadico-simiesques de Aventures en Birmanie et les parangons de vertu orientale du film d’Edward Zwick, quel chemin parcouru…

Je ne désespère donc pas de voir, l’an prochain, Tom Cruise interpréter Le Dernier Taliban et, l’année suivante, Danse avec Saddam, ce qui remettra peut-être les pendules à l’heure. L’ennui c’est qu’il faut de vraies guerres et de vraies victimes avant que Hollywood ne se décide à faire du fric avec ces remords tardifs.

Des moyens gigantesques, une réalisation sans génie mais standard U.S.quality et des acteurs qui mouillent leur chemise n’arrivent pourtant pas à faire du Dernier Samouraï un film réussi car l’entreprise n’arrête pas de flirter avec le ridicule. La responsabilité en incombe à la star (également producteur) qui a dicté un scénario taillé sur mesures pour un ego démesuré. Tous les héros mythiques, d’Achille à Siegfried, ont un point faible qui les fragilise, sauf le capitaine Algren dont l’invulnérabilité finit par lasser le plus tolérant des spectateurs. L’apothéose intervient dans la bataille finale où tous les samouraïs gisent massacrés, sauf Tom Cruise qui se redresse une fois de plus (tel le Peter Sellers, figurant maladroit de The Party, de Blake Edwards), amenant l’armée japonaise qui l’encercle à s’agenouiller en signe de respect! Je ne m’étendrai pas sur l’ahurissante conclusion qui voit notre héros trouver le bonheur avec la sœur du dernier samouraï, dont il avait fait une veuve de guerre lors du premier combat. J’abandonne également le combat contre une musique pachydermique qui écrase en permanence l’image du début à la fin.

Mon regret est alimenté par le sentiment que tout cela est rattrapable et relève de choix différents lors du montage final. Au prix de quelques coupes et d’un mixage plus sobre, Le Dernier Samouraï pourrait être un film d’une autre classe. Je sais bien qu’il est difficile pour les collaborateurs artistiques de s’opposer à la star qui les paye (d’autant que, sous sa forme actuelle, ce film attirera sans doute quelques millions de spectateurs) et que l’on est jamais sûr de rien, mais on peut toujours rêver…