Invincible

Film allemand de Werner Herzog

Avec Jouko Ahola (Zishe), Tim Roth (Hanussen), Anna Gourari (Marta Farra), Jacob Wein (Benjamin), Udo Kier (Helldorf)...


Sélection officielle du festival de Venise 2001


Par Pierre Collotte
 

Durée: 2h08

 

" Il faut être vulnérable pour être sensible à la réalité. Et pour moi, être vulnérable n’est qu’une façon de dire qu’on n’a rien à perdre. Je n’ai rien à perdre que l’obscurité. " (Bob Dylan.)

Invincible est un film étrange à force de sobriété. Il raconte l’histoire vraie de Zishe Breitbart, forgeron juif qui vit avec ses parents, son petit frère et ses petites sœurs, dans un village de Pologne, un peu avant que Hitler soit élu chancelier. Zishe a un don, il est extraordinairement fort ; il est bientôt repéré par un gros agent artistique, qui lui propose de l’engager comme vedette d’un spectacle à Berlin.

En même temps que la sobriété et le calme planant de la mise en scène, on retrouve ce qui fait la signature de Werner Herzog : la coexistence du grotesque et du poétique. Berlin est en train de devenir la capitale de l’antisémitisme. Là-bas, dans un cabaret dirigé par un mystérieux hypnotiseur, Zishe revêt l’habit de lumière, les chaînes et surtout la ridicule perruque blonde qui suffisent à faire de lui " Siegfried ", nouveau héros des nazis. Le grotesque, c’est d’abord celui de la série des situations dans lesquelles les personnages se trouvent pris (le seul personnage vraiment grotesque en lui-même est Himmler). En contrepoint, des tableaux métaphoriques (l’aquarium aux méduses, le rêve aux crabes), qui nous parlent ou pas (pour le rêve on pense à l’Albatros de Baudelaire, mais inversé), créent une atmosphère d’intimité qui doit préserver le film de trop de clarté.

p align="JUSTIFY">Herzog aime autant nous apprendre à admirer, susciter chez nous l’admiration pour autre chose, que nous faire rigoler. Ce qui fait ricaner, c’est la grimace du pouvoir, notre propre passion pour le pouvoir (panoramique sur le public du cabaret, composé de SS, têtes levées vers la scène, dans lequel on ne peut, un instant, que se reconnaître). Et ce qui est admirable, ce serait plutôt le caché, le petit, ou le subtil. Hanussen lui-même, l’hypnotiseur, médium et meneur de revue, qui engage Zishe pour le travestir en héros germanique, nous fascine finalement moins par ses pouvoirs que par la part d’ombre et de secret que son cynisme dissimule.

Le film raconte la rencontre manquée entre Zishe et Hanussen, l’artiste et l’homme du peuple. Zishe est l’homme qui, comme il le dit à son frère, " est ce qu’il est ". (Comme dit la critique des Cahiers du cinéma, c’est le personnage, qu’on voit beaucoup en ce moment au cinéma, de L’Idiot.) Du début à la fin, il est le contraire d’un homme de spectacle, le contraire d’un faussaire (il est incarné par Jouko Ahola, qui n’est pas un acteur professionnel mais réellement " l’homme le plus fort d’Europe " de 1997 et 1999 ; de même, le personnage de la pianiste du cabaret est incarné par Anna Gourari, pianiste reconnue). En face, en chien de faïence, Hanussen (joué par Tim Roth), l’hypnotiseur qui est aussi le patron du cabaret, à la solde des nazis, joue le rôle de celui qui n’est pas celui qu’il prétend être, à moins qu’il soit celui qu’il n’est pas. C’est peut-être de lui que Zishe a quelque chose à apprendre, bien que le film ne raconte pas un apprentissage : c’est plutôt comme une série d’étapes discrètement initiatiques, peut-être autant d’étapes ratées. Zishe échouera où Hanussen réussissait trop parfaitement : quand, de retour dans son village, il essaye de réunir les Juifs, de les entraîner à se préparer contre l’horreur (" J’ai vu l’horreur ! "), il est " hors-sujet " – et il ne provoque que l’indifférence ; au contraire, il suffisait à Hanussen de pointer un doigt pour mobiliser une foule ou paralyser.
Invincible semble écarter volontairement tout ce qui aurait pu donner lieu à un spectacle " à sensation " : le couple, très émouvant, presque trop parfait, du petit et du fort formé par les deux frères (Benjamin et Zishe sont rapidement séparés) ; mais aussi, la rencontre entre Hanussen et Zishe, qui n’aura pas vraiment eu lieu ; l’histoire possible d’une liaison avec la pianiste du cabaret (Marta, qui aurait sans doute eu la force d’entamer l’invincibilité de Zishe) ; aucune de ces pistes ne peut vraiment se développer : contre ces tentations, le film, comme l’idiot, tient sa ligne, et raconte simplement l’histoire vraie d’une vie minuscule, qui devint légendaire à force d’être " vraie ". Comme un bloc, sans prise sur le monde et qui nous laisse sans prise sur lui, mais beau d’une beauté détachée.
A la sortie du cinéma, on se sent contemplatif et résolu, et les voitures mécaniques de toutes les couleurs qui s’amassent et tournent, place de l’Etoile, autour du monument un peu fier, ancien, identique à lui-même, tout ça, pour un instant, ne nous fait plus le même effet. (" Paris change, mais dans ma mélancolie, rien ne change, etc. ")