L'Esquive

Film français de Abdellatif Kechiche

Avec Osman Elkharraz,Sara Forestier, Sabrina Ouazani,Carole Franck





Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 07-01-2004

Durée: 1h57

 

Marivaudage en 9-3

L’année démarre sur les chapeaux de roue. Le dernier film de Abdellatif Kechiche est une petite merveille. Non pas une réelle surprise puisque son premier film (La faute à Voltaire) était déjà formidable. Abdellatif Kechiche porte un regard inattendu sur la cité. Il a une façon à lui de camper les ados sans misérabilisme, à mille lieux de tous les poncifs. Rien de sordide ici, rien de désespérant. Les jeunes sont tout simplement justes, et si le réalisateur nous fait rire, c’est sans forcer le trait.

La tonalité générale du film n’est pas noire, et pourtant la dureté du contexte social n’est pas gommée. Pour commencer, l’histoire est en elle-même pleine de promesses: un jeune homme tombe amoureux d’une coquette qui répète une pièce de Marivaux pour la fête de fin d’année de son lycée. Pour séduire la belle il soudoie celui qui a été désigné dans un premier temps pour jouer Arlequin. Il prétend le remplacer; mais il s’avère peu doué, et devient la risée de ses camarades. Quant à la jeune fille, elle multiplie les… esquives. Les deux intrigues, fictive et véritable, sont entrelacées, et ce double marivaudage donne des situations de comédie irrésistibles. Jalousie, dépit, chagrin, intrigues, amertume, rage : si les sentiments changent peu, les codes et les mots, si! La poésie de Marivaux traduite en sabir verlan-beur version 9-3, ce n’est pas triste (" cte bouffone, elle l’allume, elle le chauffe, elle l’ambiance, mais au fond, elle le kiffe pas "). Mais le talent du réalisateur va bien au-delà de ces jeux de langage. Dès les premières minutes du film, tout est en place: un petit groupe de jeunes, à la suite d’un incident mineur, prépare une expédition punitive, et nous offre trois minutes de gesticulations, éructations, et vocifération d’une drôlerie à couper le souffle. On comprendra par la suite que ces " barbares " sont des coeurs d’artichauts et que cette agressivité de façade cache une certaine douceur, et n’interdit pas un appétit de culture, une curiosité… notamment scolaire. Point de leçon de morale, ni de message, mais une direction d’acteur exceptionnelle, des personnages tous mieux croqués et plus fondants les uns que les autres. Les jeunes sont époustouflants, mais il faut mentionner aussi la prof, grandiose, une concurrente potentielle pour Monsieur Lopez (Etre et Avoir). Bref, un film original sur des ados pas vraiment atroces avec une prof vraiment très patiente et une émotion de qualité. La preuve que la fiction peut encore surpasser le documentaire, sur un sujet voisin ( " l’école de la république, c’est le salut ").