Le retour

Film russe de Andrei Zviaguintsev

Avec Vladimir Garin, Ivan Dobronrarov, Constantin Lavronenko





Par Simon Legré
 
Sortie le 26-11-2003

Durée: 1h46

 

Naissance d’un cinéaste

Lorsqu’un premier film a la vertu d’être une leçon de cinéma d’une beauté radicale, cela donne la naissance d’un cinéaste. Autant dire qu’on n’avait pas vu ça depuis Voyages d’Emmanuel Finkiel. Oui, ce Retour vaut le détour...

Tout commence par un défi : parvenir à sauter dans la mer du haut d’un plongeoir surélevé. Tous se sont lancés dans le vide, sauf le plus jeune, Ivan, tétanisé par la peur et la honte. Il la sent, cette peur, elle ne le lâche pas. Et, comme son frère aîné, Andrei qui, lui, est sûr de ne pas avoir peur, il va apprendre. Apprendre avec ce père revenu de tout et de nulle part qui, du jour au lendemain, les arrache tous deux du foyer maternel pour " faire un peu de pêche "… Mais qu’y a-t-il à pêcher ? Des explications face à cet homme opaque au visage de guerrier flegmatique se dérobant à toutes les questions de ses enfants qui peinent à l’appeler papa ? Réparti sur une semaine, le récit nous entraîne à nos risques et périls dans ce qui se dessine peu à peu comme une odyssée initiatique. Voire mythologique, tant la façon dont elle nous embarque avec ces deux petits poucets nous ramène à l’interrogation que constitue le passage à l’âge adulte ; l’envie de sauter vers cet inconnu, la terreur de s’y perdre…
La grande force du film d’Andrei Zviaguintsev, Lion d’Or surprise à la dernière Mostra de Venise, est de sonder cet abyme avec le même trouble que celui-ci distille : rien ne nous est expliqué, et le hiératisme antonionien de la mise en scène prend soudain une résonance d’un lyrisme aveuglant. Les paysages sourds où règne cette foisonnante nature répondent à la gravité de la situation et la rigueur des cadrages ne sombre jamais dans un symbolisme qui en oblitérerait le propos. La caméra de Zviaguintsev agit comme un sismographe ultrasensible : elle dénude les non-dits sur les visages et les susceptibilités froissées que l’on peut y lire. Ces visages sont incarnés par de jeunes acteurs époustouflants de vérité dont les regards de fauves révoltés hantent longtemps le spectateur. Le processus de dressage auquel on assiste n’est pas sans rappeler le Couteau dans l’eau  de Polanski, dont certains plans aquatiques évoquent une telle filiation. Avec  Le retour, Andrei Zviaguintsev suggère une vision du monde et de l’humain. Et impose sa vision du cinéma.