Le temps du loup

Film français de Michael Haneke

Avec Isabelle Huppert, Patrice Chéreau, Béatrice Dalle, Olivier Gourmet, Maurice Bénichou, Anaïs Demoustier Daniel Duval…


Présenté au festival de Cannes 2003 en hors-compétition


Par Simon Legré
 
Sortie le 10-12-2003

Durée: 1h55

 

« L’homme est un loup pour l’homme », c’est bien connu… Mais il est bon de le rappeler en utilisant un langage adapté. Le cinéaste autrichien décrit l’errance d’une mère et de ses deux enfants dans une région de l’occident plongée dans les ténèbres d’une apocalypse sans nom. Avec son sens de la véracité, sa précision habituelle, il dissèque magistralement la perte d’identité des individus, dilués peu à peu dans le chaos.

Que peut-il donc rester de notre civilisation, de nos valeurs, de nos repères lorsque nous, êtres humains, nous nous retrouvons face à une expérience limite ? C’est à cette question que tente de répondre le réalisateur de  Funny Games  et de  Code Inconnu . Dès le début, une famille qui se rend dans sa maison de campagne découvre que des étrangers se sont appropriés les lieux. Le mari est froidement abattu par le chef de la famille des intrus. Proche du polar rural, cette entrée en matière est saisissante d’efficacité et très emblématique du travail d’Haneke qui, attentif au son, maîtrise impeccablement le surgissement de la violence. Isabelle Huppert, dans un rôle inédit, module à la perfection les intonations de son personnage qui perd le contrôle de la situation. Pour Anna, la mère, et ses deux enfants commencent une odyssée cauchemardesque où les êtres végètent sans eau ni nourriture, avant d’arriver dans une gare où une petite communauté attend l’arrivée d’un hypothétique train en direction de nulle part (on pense alors à  Stalker  de Tarkovsky)... Qu’est-ce qui est à l’origine de ce désastre ? Le cinéaste a l’intelligence de ne jamais contextualiser son action, pour ne pas court-circuiter son propos.
Si la chair était mise à rude épreuve dans  La Pianiste , il s’agit maintenant d’observer comment les corps revenus à cet âge de pierre vont structurer l’« après » : c’est l’instant de la réorganisation qui fait ici l’objet de l’observation du cinéaste. Il ne s’agit pas de donner des explications, seulement de cerner certains mouvements mais sans jamais les surligner par quelque grossier procédé. Rien n’échappe au scanner du cinéaste : ni ce champ de blé de l’autre côté de la voie ferrée qui, ondulant au vent, est un rappel cruel et poétique d’un temps d’abondance qui n’est plus ; ni les protagonistes, niés progressivement dans leur individualité, réduits à l’état d’entité symbolique - et pour cause : on en oublie le prestigieux casting tant les visages connus se dissolvent dans la masse ; les personnages sont noyés dans un cauchemar collectif, réduits à l’état de figure. Le parti pris formel est en ce sens très réussi : c’est le noir qui domine, comme en témoigne cette longue et audacieuse séquence nocturne où une déchirure irréparable apparaît au sein de la famille (l’adolescente prend conscience de la faiblesse de sa mère). Perceptible mais inaccessible, le réel est l’un des défis majeurs du cinéma. Le mérite de Michael Haneke est de nous le révéler dans sa nudité la plus confondante, de nous le restituer à visage découvert. Et s’il dévisage une réalité qui fait mal, il ne la défigure pas pour autant. En l’occurrence, la force du Temps du loup , c’est de nous rappeler que cette réalité qui semble lointaine pourrait bien être la nôtre…