Histoire de Marie et Julien

Film finlandais de Jacques Rivette

Avec Emmanuelle Béart, Jerzy Radziwilowicz, Anne Brochet...





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 19-11-2003

Durée: 2h25

 

Ce serait l’histoire d’un horloger, qui s’appellerait Julien. Il ferait chanter une certaine Madame X, vendeuse de soieries chinoises, parce qu’il détiendrait des documents compromettants sur elle. Il reverrait par hasard Marie, une fille qu’il aurait aimée auparavant, qui aurait travaillé dans l’édition mais qui apparemment ne ferait plus rien, et qui cacherait un grand secret… Cette histoire, Rivette a failli la réaliser voici presque trente ans, avec Leslie Caron et Albert Finney. Et puis il a abandonné le projet. Qui renaît aujourd’hui, porté à bout de bras par une impressionnante Emmanuelle Béart.

Jacques Rivette fait partie de ces cinéastes qui intimident, dont il n’est pas aisé de critiquer impunément les films. Pour ne pas dire qu’on n’a pas vraiment accroché, compris, aimé, on dit souvent qu’on y a trouvé " du charme ", que c’est " bizarre ", " profond ", " fort "… Essayons d’oublier tout ça, évitons les mots bateaux et confrontons-nous avec sincérité à cette Histoire de Marie et Julien.

Quelque chose rend difficile cette entreprise : c’est que Rivette fait aussi partie (et ça explique en partie le paragraphe précédent) de ces cinéastes qui ont leur patte, leur style, leur façon de faire, quel que soit le matériau auquel ils s’attaquent. Figurez-vous qu’Histoire de Marie et Julien est une sorte de polar surnaturel. Or, impossible d’attendre de Rivette d’en faire un " efficace ". Plutôt que de mettre en place une atmosphère résolument noire ou fantastique, il préfère insinuer, susciter, suggérer. Il préfère émietter des indices l’air de rien, instiller un mystère qui grandit de façon insensible. C’est tout à son honneur. Mais ça a ses limites – un comble pour un film où les frontières, entre genres, entre mondes, entre tonalités, sont irrémédiablement abolies.

Il n’est pas question de demander à un auteur de se fondre dans le moule d’un genre, mais là, il faut l’avouer, c’est trop déroutant. La démarche intransigeante de Rivette, qui semble consister à refuser tout pathos facile et toute occasion d’impressionner le spectateur, est plus que louable. Mais c’est comme s’il n’avait pas conscience des fortes émotions dont son scénario, écrit avec ses complices Christine Laurent et Pascal Bonitzer, était porteur. A trop prolonger par la mise en scène le pouvoir suggestif du scénario sans s’en servir véritablement, il finit par susciter une certaine frustration.

Il semble en fait y avoir un certain fossé entre les intentions de Rivette et l’impact du film sur le spectateur. Le dossier de presse annonce un personnage de " raté aux pulsions destructrices ", une histoire " d’amour fou " et semble annoncer un film passionnel, fiévreux… Or, malgré des scènes charnelles très belles et très fortes, il n’en est rien. Rivette voit après tout peut-être dans ce film son Vertigo à lui, à la fois captivant, fantastique et furieusement romantique. Ce n’est pourtant pas ce qui frappe en premier l’esprit à la vision du film.

Chez Rivette, et c’est là encore une des marques de son intégrité, tout est calme, posé, lent. Presque solennel. Tout est ici soigneusement mis en scène – il tient particulièrement au terme et ça se voit, ça se sent. Chaque figurant paraît chargé d’une importance énorme, l’enjeu de chaque scène semble être la scène elle-même… Il ressort du film la sensation du plaisir d’inventer des personnages, d’écrire une histoire les impliquant et enfin de lui donner chair.

Tout cela en tenant compte des aléas de la réalisation et en faisant confiance aux moments magiques que peut engendrer l’enregistrement d’une scène (ces " merveilleux hasards du tournage " dont parle Bresson). C’est ce que suggère entre autres la présence hypnotique du chat, à la fois acteur et spectateur de l’histoire, dont les regards caméra et autres comportements imprévus (parfois rattrapés avec habileté par l’acteur, l’impeccable Jerzy Radziwilowicz, vu notamment chez Wajda et déjà présent dans Secret défense de Rivette) créent une jubilation certaine.

Le film-fantôme de 1975 ne devait s’appeler que Marie et Julien. Qu’il y ait aujourd’hui le mot " histoire " dans le titre n’est certes pas un hasard… Ce film troublant apporte une nouvelle preuve que la mise en scène est peut-être le seul véritable sujet du cinéma.