La Vie et tout le reste
Anything Else

Film américain de Woody Allen

Avec Jason Biggs, Christina Ricci, Woody Allen, Danny DeVito





Par Mikael Buch
 
Sortie le 29-10-2003

Durée: 1h48

 

Soleil d’automne

L’automne arrive, les feuilles tombent, un film de Woody Allen apparaît sur nos écrans. On ne peut plus – je ne peux plus – concevoir une chose sans l’autre, comme si ce petit homme à lunettes était responsable du changement climatique, comme si l’année était programmée en fonction de cet événement. Mais il est aussi vrai que depuis quelques années, même les plus inconditionnels de ses fans commençaient à se demander où le génie new-yorkais voulait en venir.

Et bien Anything Else est la réponse à cette question, ou plus exactement dans Anything Else toutes nos questions deviennent des réponses. Jason Biggs interprète dans le film un personnage calqué sur ce que pouvait être Woody Allen à ses débuts : un scénariste-écrivain névrosé mais prometteur, un homme qui ne trouve pas sa place mais qui la cherche toujours, et aussi un mari qui voit son mariage s’effondrer. Christina Ricci joue ici à merveille le rôle de la femme séduisante et impossible.

Le dialogue entre le jeune scénariste et son vieux mentor (Woody Allen lui-même) n’est en fait que le monologue intérieur d’un homme conscient qu’il a vécu plus que ce qu’il lui reste à vivre. Dans Les Fraises Sauvages de Bergman – principal cinéaste de référence du cinéma allénien – on pouvait voir un vieil homme explorer ses souvenirs. Ici,W. Allen inverse la donne en faisant apparaître le jeune Woody (camouflé dans le corps de Jason Biggs) dans le présent de ce vieil homme qui ne peut que regarder le futur de la même façon qu’il regarde le passé : avec un mélange de suspicion et de fatalisme. Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient et si l’on a l’impression que la filmographie du cinéaste est constituée de variations autour des mêmes sujets, les façons de les aborder ont changé. Là où l’on trouve chez le Woody jeune une difficulté à se comprendre, il y a le Woody actuel  le besoin de posséder une arme à feu, et lorsqu’on s’attend à son inlassable défense de New York par rapport à Los Angeles, on trouve un vieil homme qui finit par accepter de façon pathétique un poste de scénariste pour une mauvaise série californienne.

Avec Anything Else, ce conteur frénétique fait une pause dans le chemin pour dresser le bilan de ces années de travail ininterrompues. Le constat n’est pas gai, mais il ne s’agit pas non plus d’un aveu d’un échec. Il y a toujours l’amour, cet amour impossible et neurasthénique, mais qui représente toujours une raison de vivre et de continuer ce travail qui ne peut être fini. Il y a encore le désir pour les femmes même s’il ne se traduit plus par quelque chose de concret. Le vieux Dobel (Allen) ne peut plus faire autre chose que de rêver de nuits torrides en compagnie de Sophia Loren et Marylin Monroe.

Le film compte aussi un changement important par rapport au traitement de l’image dont nous ne pouvons que nous réjouir. C’est Darius Khonji, chef opérateur Français (Delicatessen, La neuvième Porte, Beauté Volée…) qui est responsable du nouvel intérêt du cinéaste pour la photo.

Anything Else est drôle comme pouvaient l’être Harry dans tous ses états ou Annie Hall. Mais c’est un sentiment de solitude et de frustration qui l’emporte, un sentiment profond et douloureux que seules les âmes extraordinaires peuvent connaître. On dit que les plus grands doivent forcément finir leurs jours en ayant l’impression de n’avoir réalisé qu’une ébauche de leur véritable projet . C’est dans cet état que nous retrouvons notre Woody et l’on a envie de lui rappeler la phrase finale de Tracy, la jeune fille de son Manhattan : "Tout le monde ne se laisse pas flétrir. Tu devrais avoir un peu de foi envers les gens " et puis rajouter enfin " Tu devrais aussi avoir foi en toi. Tu ne t’es pas laissé bouffer; par l’industrie et ton cinéma a survécu à tous les changements ".

Ce serait trop facile de considérer Anything Else comme un testament. Il n’est rien de cela. Ceux qui s’impatientent d’enterrer le vieil hypocondriaque pour lui faire un merveilleux cercueil, peuvent encore attendre. Le constat est triste, mais le travail - oserais-je dire la lutte ? - n’est pas finie. François Truffaut l’avait déjà compris au moment de la sortie de Annie Hall, en 1977, lorsqu’il écrivait : " Il est curieux de voir que dans les périodes où Hollywood régresse intellectuellement et de façon délibérée afin de reconquérir des spectateurs par millions en leur procurant des chocs purement physiques, ce sont les cinéastes comiques qui sauvent l’honneur en redonnant dans leur travail la priorité aux personnages, aux pensées, aux sentiments".

Il ne nous reste maintenant plus qu’à regarder les feuilles tomber en demandant à un ami : " Sais-tu de quoi parle le prochain film de Woody Allen ? ". Il répondra sans doute: " Encore des histoires de sexe, de psy et de juifs, je suppose… ". Puis nous sourirons rassurés de savoir qu’il y a des rendez-vous que l’on ne reporte pas.