Ken Park

Film américain de Larry Clark
et Ed Lachman. Scénario de Harmony Korine

Avec James Ransone, Tiffany Limos, Stephen Jasso, James Bullard...


Interdit aux moins de 16 ans


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 08-10-2003

Durée: 1h35

 

American nightmare

Cela commence comme un générique de série américaine. En mieux filmé, mais tout de même. Des travellings à l’entrée d’une jolie ville de province (welcome to Visalia, California), un jeune skater déambulant avec aisance dans les rues, des écouteurs plaqués sur ses oreilles diffusant un morceau quelconque de néo-punk… Sachant que Larry Clark (Kids, Bully…) est de la partie, on se dit que ça ne peut pas durer comme ça très longtemps. Effectivement, ça ne tarde pas à exploser. Et c’est parti pour un implacable dynamitage du rêve américain, sous forme de soap opera trash. L’idée n’est pas toute neuve, mais la démonstration s’avère particulièrement éloquente.

Au programme : les parents, les enfants, l’éducation. Le constat n’est pas glorieux. Mais Ken Park ne se permet jamais, et c’est là l’une de ses grandes forces, de condamner ses protagonistes. Le film a beau être le portrait sans concession d’une Amérique sordide, peuplée d’ignares abreuvés de bière, de sandwiches et de Jerry Springer Show, à aucun moment ceux-ci ne sont méprisés. Le but n’est pas tant de juger leurs travers et leurs dérives que de les écouter, les voir, les comprendre. Sans les innocenter pour autant, le film suggère que leur responsabilité n’est pas seule en cause.

C’est que Ken Park interroge avec une admirable complexité le rôle de l’éducation. Une éducation religieuse (qui bascule d’ailleurs rapidement dans le fanatisme) empêchera-t-elle la jeune Peaches de rechercher le plaisir charnel ? L’exemple de virilité musclée donné par son père (dont la prétendue virilité sera d’ailleurs vite mise à l’épreuve du désir) convaincra-t-il jamais Claude, garçon " sensible " ? La gentillesse des grands-parents de Tate (qui confine à la permissivité gâteuse) n’est-elle pas infiniment agaçante ?

Au-delà de ce questionnement, une troublante contradiction habite le film. Montrant d’une part à quel point les adultes du dernier demi-siècle, qui a vu les mœurs se libéraliser considérablement, ont contribué à la perte de repères de leurs enfants, il décrète de l’autre que, de toute façon, l’éducation stricte est chose bien vaine. Elle pousse les enfants à la transgression, voire au suicide ; et au bout du compte, ceux qui n’ont pas eu la faiblesse de choisir la dernière option finiront toujours par s’en sortir – même si cela ne se fait pas sans causer des dégâts sur leur progéniture… Cruelle impasse que ce constat, qui aboutit en tout état de cause à la stigmatisation d’une certaine vision américaine des choses de la vie, soit béate soit hypocrite.

Le discours ambivalent est servi par la qualité de l’écriture des personnages et des situations (le scénario est signé Harmony Korine, déjà auteur de Kids et réalisateur de Gummo). Le film trouve une impeccable justesse de ton évitant les écueils du naturalisme glauque ou du vérisme roublard. A l’affût de toutes les tensions, la caméra est précise, impitoyable. Si elle ose parfois des décadrages dérangeants pour s’autoriser à montrer les détails les plus scabreux d’une scène, si elle provoque le spectateur en faisant prendre des risques inouïs aux acteurs (certains professionnels, d’autres non ; tous irréprochables), ce n’est pas par complaisance inconsidérée. D’une honnêteté sans faille, la mise en scène (co-signée Larry Clark et Ed Lachman, chef-opérateur de renom) ne se fait jamais passer pour autre chose qu’elle n’est.

Alors, incisif, intransigeant, éprouvant, dérangeant, déplaisant, peut-être ; complaisant, jamais. Si l’humour n’est pas exclu de Ken Park, les ricanements immatures et autres diatribes rigolardes n’y trouvent pas leur place. Il n’est pas difficile de voir poindre, derrière la cruauté de ce remarquable drame de la jeunesse larguée, une compassion digne et sincère.