Depuis qu'Otar est parti...

Film finlandais de Julie Bertuccelli

Avec Esther Gorintin, Dinara Droukarova, Nino Khomassouridze…





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 17-09-2003

Durée: 1h42

 

Le pieux mensonge

Amusante coïncidence: alors que vient d’être édité un digest de la querelle entre Kant et Constant sur Le Droit de mentir (éditions Mille et Une Nuits), et une semaine après Goodbye Lenin!, racontant une histoire similaire, voilà que sort Depuis qu’Otar est parti…. Soit trois femmes: Eka, la grand-mère, Marina, la mère, et Eda, la fille. Lorsque Otar, le fils/frère/oncle émigré en France, succombe à un accident de travail, les deux dernières entreprennent de dissimuler la nouvelle à la première. Telle est la trame de ce film joliment maîtrisé laissant la part belle au questionnement du réel.

Contrairement aux philosophes, la réalisatrice Julie Bertuccelli se garde en effet de porter un jugement moral. Elle préfère observer, interroger, comprendre. Discrètement servie par un travail remarquable à l’image et au son, sa mise en scène fait primer le palpable sur le formel et porte une attention particulière aux personnages, dans une atmosphère d’intimité respectueuse. Grâce à ses personnages crédibles, ancrés dans une réalité solide filmée avec une sensibilité vraisemblablement héritée de sa la longue pratique du documentaire, le réel surgit dans toute sa complexité.

Ainsi en est-il du mensonge, présenté dans ses diverses dimensions: créatif ou destructeur, aidant à vivre, manipulant… En filigrane apparaît bien sûr le spectre de l’énorme mensonge du stalinisme, que la vieille Eka refuse d’admettre. C’est que cette femme, qui a pourtant dû cacher aux autorités soviétiques sa colossale bibliothèque francophone, fruit de l’amour familial pour la culture française – et qui a donc elle-même dû mentir – a ses contradictions. Le film ne se permet pas de les juger et regarde en face l’inconcevable, sans mépris ni condescendance: oui, il existe des nostalgiques de Staline…

Depuis qu’Otar est parti… repose beaucoup, on l’aura compris, sur les actrices qui donnent chair à ces trois femmes, à ces trois âmes en conflit, à ces trois corps aux contacts sensuels très forts. La présence d’Esther Gorintin, la drôle de petite vieille révélée par Voyages d’Emmanuel Finkiel, frise l’émotion programmée, la dose garantie d’attendrissement… mais elle est tout simplement formidable, alors qu’importe! Dans le rôle ingrat de la fille mal aimée, membre aigri de la " génération sacrifiée " née en plein soviétisme et déstabilisée par sa chute, Nino Khomassouridze excelle. La jeune et frêle Dina Droukarova, jeune étudiante séduite par l’Occident capitaliste, est quant à elle très touchante.

Le film est également un beau portrait de la Géorgie, ce pays méconnu, au carrefour des cultures russe, européenne et orientale, pays fragile, ébranlé par le passage du communisme au capitalisme, mais plein de charme.