A la gauche du père

Film brésilien de Luiz Fernando Carvalho

Avec Selton Mello, Leonardo Medeiros, Raul Cortez…





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 09-07-2003

Durée: 2h51

 

Apologie de la brebis égarée

Dans la terre rouge et la verdure épaisse d’une grande propriété agricole, une famille d’origine libanaise pleure l’absence d’un de ses fils, André, parti à la ville vivre ses passions loin du puritain carcan paternel. Le retour du fils libertin., loin d’apaiser les choses, marquera du sceau de la tragédie le destin de la famille. Dans cette adaptation du roman Lavoura arcaica de Raduan Nassar (publié en 1975 et aussitôt considéré comme un classique de la littérature brésilienne), Luiz Fernando Carvalho charge de chair et de sens des images . La beauté inouïe et le montage virtuose pourraient faire craindre un vain maniérisme ; il n’en est rien. A la gauche du père est une œuvre magnifique.

Tragédie universelle exprimant avec force tout ce que la cellule familiale peut comporter de confortable mais aussi d’asphyxiant ; ample chant de la terre, ode à la vie, à la matière, aux sens et à la jouissance ; apologie de la transgression et des passions, sans lesquelles il ne saurait être de vraie vie et de véritable beauté… A la gauche du père est beaucoup de choses à la fois ; mais, ne cherchant pas non plus à TOUT être (cette tendance constitue le travers d’un autre cinéaste brésilien, Hector Babenco), il trouve sa cohérence avec aisance.

Tout y concourt pourtant, sous le signe de l’abondance voire de l’excès, à créer quelque chose de potentiellement pénible. De fait, ces presque trois heures d’orgie sensuelle en rebuteront certains, qui n’y verront qu’une " adaptation littéraire " lourdingue. Les autres se laisseront submerger par le flot impressionnant de cette transe dionysiaque, convaincus par sa mise en scène organique et viscérale mettant en évidence la fracassante thèse de l’œuvre : la nécessité désespérée, face à un étouffant puritanisme conservateur, d’un délire purgatoire violent, fût-il matérialisé en son summum par la transgression du dernier des tabous, l’inceste.

Ce délire libérateur, symboliquement concrétisé chez le personnage d’André par des crises d’épilepsie, est traduit à l’écran par une logorrhée paroxystique de tous les moyens de la narration. Ainsi de la somptueuse photographie de Walter Carvalho, saturée de couleurs et de formes, de lumière et d’obscurité, que met en valeur une caméra à l’affût du mouvement et des sensations. Ainsi de la présence quasi incessante de musique, ici dialoguant avec l’image et engendrant des moments magiques, là créant des redondances participant de l’incandescence collective. Ainsi encore de l’utilisation patente de passages entiers du roman. Loin de constituer l’aveu d’une hypothétique faiblesse de l’adaptation, ce discours envahissant subjugue, envoûte. De l’insensée densité du torrent verbal, on ne retient bien sûr pas tout ; mais l’on se laisse saisir par la richesse, la violence et la beauté d’une langue usant volontiers des métaphores et des symboles.

Reproduisant en quelque sorte le tour de force qu’effectuait La 25e heure de Spike Lee lors de sa " scène des toilettes " et de ses chavirantes vingt dernières minutes, A la gauche du père tire son salut en assumant jusqu’à l’excès ses choix esthétiques délicats, risquant le ridicule pour atteindre le sublime, transformant le ricanement en écœurement, l’écœurement en extase.

D’abord émerveillée ou épileptique, la mise en scène devient plus sobre lorsque l’exige le récit. C’est le cas lorsque la brebis égarée regagne le foyer familial. Le calme après la tempête. La tempérance après la fièvre. Mais âpre est ce calme. Cruelle est l’implacable série de champs-contrechamps donnant à voir la confrontation sans issue entre le père et le fils, où le plaidoyer de ce dernier se heurte à l’austérité bornée du premier. L’hymne tellurique se mue alors définitivement en élégie, et la tragédie éclate lors d’une superbe scène de fête folklorique – la deuxième du film, pour notre plus grand plaisir -, où la mise en scène s’offre un dernier sursaut de profusion baroque. C’est peu dire qu’on en ressort bouleversé.

Inconnu au bataillon, Luiz Fernando Carvalho a semble-t-il œuvré jusqu’ici comme réalisateur de novelas – ces feuilletons mélo dont regorgent les télévisions sud-américaines et dont les tentatives d’échapper à une facture classique s’avèrent rarement inspirées. Il a pourtant su marier à la transe lyrique de Glauber Rocha une éblouissante beauté picturale et assortir à la puissance expressive d’un maniérisme exalté une saisissante matérialité. L’aimable Salles (Central do Brasil) et Meirelles le clippeur (La Cité de Dieu) peuvent aller se rhabiller ; c’est plutôt du côté de Carvalho et de cette œuvre fulgurante touchée par la grâce qu’on devrait chercher le sang neuf du cinéma brésilien.