Féroce

Film français de Gilles De Maistre

Avec Samy Nacéri, Jean-Marc Thibault, Claire Keim, Bernard Le Coq, Elsa Zylberstein, Philippe Magnan, Nils Tavernier, François Berléand





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 24-04-2002

Durée: 1h35

 

Le film qui aurait pu éviter les 20% 

Les résultats préoccupants du premier tour des élections présidentielles suffisent à montrer à quel point des œuvres comme Féroce sont nécessaires.

Et l’on ne peut que déplorer que l’insuffisante distribution du film dans les salles de l’Hexagone (50 copies) empêche la cote de popularité de Samy Nacéri de s’exprimer auprès d’un large public, qui aurait gagné à voir le film avant de voter.

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Féroce est un film engagé, c’est clair. Un film engagé, indigné, nerveux, avec tout ce que cela comporte de maladresses dues à la force de conviction des chiens fous qui l’ont fait, et au trop plein de révolte qui les anime. C’est aussi un film didactique, édifiant, mais qui s’assume pleinement en tant que tel, car ce film à thèse a un but unique, exprimé sur l’affiche (" Vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. ") : faire en sorte que tout le monde soit fixé en ce qui concerne la haine primaire et l’hypocrisie de Le Pen et consorts.

& d’Alain (Samy Nacéri), jeune Beur infiltrant la " Ligue Patriotique " par vengeance et par conviction dans le but d’en éliminer le leader (Jean-Marc Thibault), Féroce donne à comprendre comment et pourquoi l’Extrême Droite laisse paradoxalement des immigrés l’intégrer. Il évoque surtout ses " services de sécurité ", les ratonnades, les " disparitions " de jeunes maghrébins, le changement d’image mené par des publicitaires… Toutes ces méthodes, aussi extrêmes que la Droite qui les utilise, sont tellement ahurissantes qu’on ne peut d’abord pas y croire. On doute, d’autant plus qu’on n’est pas forcément en mesure de vérifier ce que montre le film. Seulement Gilles de Maistre, formé à l’école du documentaire, doit savoir de quoi il parle, et l’on ne peut finalement que trembler face à l’énormité - probablement très proche de la réalité - de ce qu’on voit.

& message soit clair, le film joue à fond la carte des personnages tantôt ignobles, tantôt ridicules (on imagine mal notre Jean-Marie national écrire des livres de cuisine et manger du jambon à deux heures du matin, torse nu dans sa cuisine…). Du coup il ne parvient pas à éviter l’écueil de la caricature. Ainsi Elsa Zylberstein, souvent formidable d’ignominie dans son rôle de conseillère en communication, en fait parfois trop, et lorsque le film tente de ridiculiser son personnage improvisant une espèce de rap publicitaire de la Ligue Patriotique, c’est lui-même qui frise le ridicule tant il pousse le trait des intonations snob.

& pas pour autant tout noir tout blanc : cette publicitaire ambiguë qui prétend avec un sourire mielleux " vendre la Ligue Patriotique comme du produit vaisselle ou du papier toilette ", évoque elle-même les limites effectives de la démocratie, qui laisse s’exprimer ceux qui parlent contre elle et risque de se faire utiliser et pervertir par eux. Mais surtout, là où le film marque un point, c’est qu’il invite à ne pas céder à la haine destructrice : Alain sera incapable de tuer Lègle, se rendant compte que se venger, c’est jouer le jeu de la haine que véhicule l’Extrême Droite, c’est céder aux pulsions négatives qu’elle titille chez ses électeurs. La fin est d’autant plus efficace qu’elle montre à quel point la Ligue Patriotique est perverse.

Malheureusement, Féroce (produit par M6 et créé par des habitués des téléfilms) n’évite pas certains bons sentiments, certains excès, certains clichés – la façon dont il montre Alain qui sombre dans l’alcool, devenir agressif avec celle qu’il aime, puis devenir fou , n’est pas des plus subtiles. Malgré tout, ce film coup de poing vaut mieux qu’un banal téléfilm – ce qu’il aurait pu devenir, semble-t-il, s’il n’avait pas gagné le procès qu’a intenté à son endroit Jean-Marie Le Pen.

Féroce dit clairement pourquoi il ne faut pas voter pour lui ;il est servi par des acteurs remarquables : outre Zylberstein, il y a donc Thibault (le leader), Le Coq et Magnan (ses hommes), terrifiants ; Berléand (le flic sympathisant) et Tavernier (le journaliste), excellents dans des rôles pourtant esquissés ; il y a enfin Samy Nacéri, réellement poignant en jeune homme qui subit, (les injures de ces anciens amis des cités, l’hypocrisie et la manipulation des hommes du Parti, sa conscience torturée), et Claire Keim, épatante dans le rôle ambigu et difficile de la fille du leader qui séduit ce Musulman. Tous ont suivi le réalisateur avec une conviction évidente, pour que l’Extrême Droite ne dupe plus personne.

& que 20% de ceux qui sont en train de me lire se sont fait duper, et que 30% n’en ont rien à foutre… Et quand je pense que son procès et la frilosité des exploitants ont empêché une diffusion digne de ce nom au film qui, s’il était sorti plus tôt et dans plus de salles, aurait très certainement influé sur le résultat des élections, je tremble de révolte. Et plus j’y pense, plus Féroce, avec ces qualités et ses maladresses, mais avant tout avec sa sincérité et sa volonté, prend de la valeur à mes yeux.