Femme fatale

Film américain de Brian De Palma

Avec Rebbeca Romijn-Stamos, Antonio Banderas, Peter Coyote, Eriq Ebouaney, Edouard Montoute, Thierry Frémont





Par Raphaël Lefèvre
 

Durée: 1h55

 

Déjà Vue ?

" Déjà Vue " : C’est l’expression qu’arborent les affiches publicitaires des rues parisiennes dans le dernier De Palma. Une expression évidemment étroitement liée à l’intrigue de Femme fatale ; mais une expression qu’on serait assez tenté d’adresser de prime abord au cinéaste, à l’égard du contenu de son film.

Incorrigible De Palma… A chaque fois on le lui reproche : la mise en scène est géniale, mais le scénario… Eh bien il remet le couvert, le Brian, sans vergogne ! Son scénario pas vraiment béton est prétexte à traiter, encore et toujours, de ses thèmes favoris (le voyeurisme et la manipulation), et à assouvir ses fantasmes les plus chauds. Mais figurez-vous qu’il y a des gens pour aimer ça. D’autant plus que, comme toujours, le film est sauvé par la technique magistrale de " Brillant De Palma ", qui surprend tout de même à plus d’une reprise. Alors, " déjà vue ", sa Femme fatale ? Pas si sûr…

Délaissant le Nouveau Monde après l’échec de Mission to Mars, De Palma est venu en France tourner sa Femme fatale, grâce au confortable financement de Tarak Ben Ammar, qui lui a laissé carte blanche. Du coup il a laissé libre cours à ses fantasmes et, pour se faire plaisir, s’est lâché niveau sexe et clichés, en oubliant un peu l’efficacité dramatique. Efficacité globale, c’est entendu, car le film regorge de scènes spectaculaires – un film de De Palma sans morceau de bravoure, ça n’existe pas : la virtuosité affichée est une des marques de fabrique de son cinéma. Quoi qu’il en soit, il apparaît évident qu’il a conçu son script autour d’idées très visuelles et de scènes qu’il tenait à tourner.

La première est probablement cette improbable étreinte lesbienne dans les toilettes du palais des Festivals de Cannes. Le saphisme : voilà un fantasme dont De Palma n’avait, si je ne m’abuse, encore jamais traité. Il a probablement laissé de côté ses inhibitions à cet égard, voyant que c’était aujourd’hui très tendance… J’ai en tête l’excellent Bound des frères Wachowski, mais surtout le somptueux Mulholland Drive de David Lynch – film auquel on pourrait comparer Femme fatale à plus d’un égard. En effet, au-delà de la fascination pour l’amour au féminin pluriel, De Palma rejoint Lynch sur plusieurs points, comme la mise en abîme onirique laissant volontairement floue la cohérence de la (dé) construction de la réalité. Lynch n’est d’ailleurs pas le seul cinéaste auquel cette Femme fatale fait penser : ce Paris insolite, mystérieux et malsain dans lequel De Palma se complaît n’est pas sans évoquer Polanski. Polanski, chez qui on avait déjà vu le motif de l’Américain perdant sa femme à Paris (Frantic), chez qui on avait déjà vu Peter Coyote (Lunes de fiel) — et dont Tarak Ben Ammar avait d’ailleurs produit Pirates.

Mais bien loin de plagier ces deux singuliers auteurs, De Palma s’approprie certains de leurs thèmes, qu’il adapte à sa sauce. Il les entremêle donc de voyeurisme et de manipulation. Mais Femme fatale est un film de De Palma pour bien d’autres raisons. Plans séquences insensés, split-screens virtuoses et autres prouesses techniques sont autant de composantes de la grammaire depalmienne. Le lyrisme au bord du ridicule et ce brin de mauvais goût (qui fait que ses films vieilliraient mal s’ils n’acquéraient le charme du kitsch) sont tout aussi familiers aux habitués du cinéaste.

Pas mal de déjà-vu, donc. Et pourtant quelque chose a changé chez Brian De Palma. Un parfum résolument insolite flotte autour de son film qui, plus qu’il ne se déroule, s’étire de manière exemplairement fluide (avec l’évidence du simili-Bolero-de-Ravel de Riyuchi Sakamoto, qui accompagne la spectaculaire séquence d’ouverture), mais bizarre. Femme fatale est un De Palma paranormal — dans plusieurs sens, mais n’en disons pas trop. Toujours est-il que, plus proche du film d’atmosphère que du thriller efficace, le film est à l’évidence moins " américain " que ses précédents. Plus " européen ", peut-être. Mais De Palma n’est pas Polanski. A trop sophistiquer la mise en scène d’un scénario imparfait, il en oublie parfois de faire fonctionner son film. Tandis que celui-ci flotte, les personnages passent, et rien ne prend chair – surtout pas l’émotion. Il pourra toujours rétorquer, vu le retournement final, que c’est normal, voulu et cohérent. N’empêche. Le spectateur qui n’accepte pas de se perdre sans mesure dans son tourbillon de faux-semblants, plus lancinant que d’ordinaire, est bon pour l’ennui. Le sexe et l’humour ne font rien à l’affaire.

La distribution internationale est quant à elle assez inégale. Malgré de bons éléments (Edouard Montoute et Thierry Frémont chez les Français, Peter Coyote – remarquable – chez les Américains), elle a du mal à fonctionner, à créer une alchimie. En fait, les acteurs semblent avoir été un peu oubliés. Même Banderas, pourtant excellent, donne l’impression d’avoir fait une vague apparition. La seule à être là, bien là, c’est Rebecca Romijn-Stamos. C’est elle qui incarne la femme fatale de cette relecture moderne du film noir, qui rappelle que l’âge d’or hollywoodien (ah ! que les années 40 avaient plus de classe…) est définitivement révolu. Une femme fatale ? Une garce, oui ! Une " salooope ", comme dirait le méchant Eriq Ebouaney – qui devrait tout de même surveiller son langage : à force de virulents " putain ", il énerve et ne convainc pas en vilain de service. Et comment elle est, Rebecca, en femme fatale ? Une chose est sûre : on imagine mal la fragile Uma Thurman, originellement pressentie, dans son rôle – ce qui est plutôt bon signe. Mais à part ça ? Ben… elle est bonne, quoi ! serait-on tenté de dire si le mot n’avait pas une connotation misogyne.

D’ailleurs le film relance allégrement le débat : De Palma est-il misogyne ? On le sait bien : il a choisi son actrice uniquement parce qu’elle est " drop dead gorgeous " — c’est lui-même qui le dit… Mais vénérer le corps des femmes est-il si mal ? Cela équivaut-il vraiment à déprécier LA femme, à ne la considérer que comme un objet ? Sans oublier que dans ses films, les femmes sont toujours soit des nunuches, soit des salopes… Bon. Probablement des relents machistes de son côté latin : d’origine italienne, De Palma semble aimer filmer les hispanos virils, du Montana de Scarface au Carlito de L’Impasse (à noter qu’ils sont tous les deux joués par un italo, Al Pacino…) - de même que, comme son ami Coppola, il manifeste un goût prononcé pour la tragédie flamboyante, type opéra italien. Mais une chose est sûre : il aime les femmes, et il les filme comme personne. Alors où va-t-il chercher ses personnages féminins ? " In my dreams… ", pourrait, à l’instar de la femme fatale de son dernier film, répondre De Palma. Sacré Brian !