Elephant

Film français de Gus Van Sant

Avec Alex Frost, Eric Deulen, John Robinson, Elias McConnell...


56ème Festival de Cannes – Compétition officielle - Palme d’or et Prix de la mise en scène.


Par Christophe Litwin
 

Durée: 1h21

 

" All the lousy little poets coming around,

trying to sound like Charley Manson "

Leonard Cohen, The Future

Inspiré des événements de Columbine, où deux lycéens, munis d’armes à feu qu’ils s’étaient procurées sur Internet, avaient massacré bon nombre de leurs camarades et du personnel enseignant avant de se suicider eux-mêmes, Elephant est une fiction poétique portant un regard attentif aux derniers moments de quelques adolescents avant un suicide apocalyptique.

Il s’agit beaucoup moins, à l’inverse du controversé Bowling for Columbine de Michael Moore, d’une enquête explicite sur les conditions sociales ou psychologiques du crime, que d’un tableau. Gus Van Sant ne croit manifestement pas que ce soit le propre d’une œuvre cinématographique de défendre une thèse à coups d’images et de montages. Il n’y a pas ainsi d’interprétation des causes de ce massacre, et ce n’est vraisemblablement pas ce qui intéresse au premier chef le cinéaste ici : les deux jeunes criminels pratiquent des jeux vidéo violents où il s’agit de canarder tout le monde ; ils passent leur temps à consulter des sites de vente d’armes sur Internet ; ils se sentent relativement exclus et agressés par leurs camarades ; leurs rapports amicaux flirtent avec une homosexualité refoulée… On sera tenté de dire, à bon droit, que si telles devaient être les principales raisons sociales du crime, le film de Gus Van Sant se révélerait d’une pauvreté affligeante.

Pudeur et spontanéité.

Mais cette médiocrité de l’analyse n’est qu’une apparence.

L’attrait propre du film tient précisément au fait qu’il ne prétend pas déterminer les causes du basculement…

Il n’était pas écrit qu’un tel allait mourir, que tel autre s’en sortirait, que deux autres tueraient tout le monde. Ce qui intéresse Gus Van Sant, ce n’est ni notre indignation, ni notre effroi, ni même de reproduire la réalité historique du crime pour nous pousser à l‘indignation afin de favoriser l’adhésion à telle ou telle interprétation . Il n’y a pas de volonté d’exploitation dramatique ou idéologique du fait divers, mais une attention pleine d’amour à la vie présente dans ces derniers instants.

On suit ainsi quelques figures adolescentes dans leurs déambulations à travers les couloirs de cette école. On accompagne chacun de ces personnages dans son quotidien et ses préoccupations : ses projets, ses rencontres, mais aussi son bonheur, son malheur, sa bienveillance ou sa cruauté. Chaque scène d’Elephant témoigne d’une force d’attention honnête, pudique et généreuse à son objet. Gus Van Sant s’est moins inspiré du détail des faits de Columbine pour retranscrire cette vie adolescente, qu’il n’a ajusté sa caméra aux profils des adolescents qu’il a rencontrés pour le casting, taillé des rôles sur mesure pour privilégier la spontanéité de leur expression.

Certains événements anodins (le saut d’un chien, une poignée de main entre deux élèves…) sont ressaisis avec toute la grâce de leur signification imprévisible, grâce au jeu subtil de la mise en scène. Les destins individuels que suit le spectateur sont en fait synchroniques, si bien que certains petits faits en apparence insignifiants où ces destins se croisent sont chargés d’un sens dont l’intensité ne cesse de croire à mesure que le film avance, et qu’ils sont ressaisis selon un nouvel angle.

Elephant n’ouvre une méditation sur la raison d’être des événements que dans la mesure où il est d’abord un film attentif à l’être de ces événements, aux modalités de leur manifestation la plus réelle. La poésie picturale et scénique du film laisse apparaître dans toute sa teneur concrète cette vie adolescente des middle-towns américains.

Gus Van Sant a su transcrire à travers ces parcours adolescents individuels les plus ordinaires l’émotion de l’hésitation. Cette poésie irradie dans une séquence d’une extraordinaire majesté, où, sur l’air de la Sonate au clair de Lune, une caméra fixe saisit tour à tour, avec douceur le détail des expressions de divers visages adolescents pendant une séance de sport. C’est ce même air que joue au piano notre nihiliste avant de sembler complètement se déshumaniser.